Et réparer les dommages causés par les enfants !
— Seigneur ! quand elle va voir le plafond de la bibliothèque ! s’exclama Una.
Et le portemanteau Louis XV, et les jumelles d’opéra !
Eileen priait pour que l’équipe de récupération précède lady Caroline, mais elle ne se manifesta pas.
Lady Caroline avait prévenu que son fils Alan l’accompagnerait, mais elle se présenta sans lui et, quand Mme Bascombe s’enquit de sa date d’arrivée, elle lui apprit qu’il s’était enrôlé dans la RAF et s’entraînait pour devenir pilote.
— Il fait de son mieux pour gagner cette guerre, dit-elle fièrement, et nous ferons de même.
Et elle obligea son personnel à apprendre d’un bout à l’autre le Manuel des soins d’urgence du St John Ambulance. Entre ses tentatives pour obtenir le calme des évacués, ses excuses à M. Rudman, Mlle Fuller et M. Brown pour les derniers crimes d’Alf et de Binnie, ses trajets à la gare avec les enfants, Eileen dut intercaler la mémorisation d’« État de choc : blocage des systèmes périphériques par le corps dans son réflexe pour la survie ».
Georgie Cox rentra chez elle à Hampstead malgré le bombardement d’un aérodrome à proximité. Le grand-père d’Edwina et de Susan vint les chercher de Manchester. Et la tante de Jimmy, à Bristol, envoya quelqu’un pour l’emmener. Eileen se mit à espérer qu’un membre de la famille – de préférence quelqu’un qui ne les connaissait pas – demanderait à récupérer les Hodbin, mais tel ne fut pas le cas.
Ces gosses resteront accrochés à moi jusqu’à la fin des temps ! se dit-elle, résignée.
Renvoyer les évacués chez eux lui prenait presque toutes ses journées. Il fallait emballer leurs affaires, les accompagner à pied jusqu’à la gare, attendre ensuite sur le quai, parfois pendant des heures.
— C’est à cause de tous ces transports de troupes, expliqua M. Tooley. Et maintenant, les raids aériens. Les trains doivent s’arrêter jusqu’à la fin d’alerte.
Le pasteur gratifiait Eileen et les enfants de tours en voiture à la gare quand il était disponible, mais il était fréquemment requis par les réunions de « préparation à l’invasion » que lady Caroline organisait. Eileen ne lui en tenait pas rigueur. Le chemin du retour lui donnait l’occasion de contrôler le point de transfert. Lorsqu’elle pouvait échapper aux regards des Hodbin à l’affût, ce qui ne se produisait pas souvent.
Mais ce jour-là, en voyant partir Patsy Foster, Alf et Binnie avaient fini par se lasser d’attendre et ils s’étaient envolés. Quelques instants après, le train était arrivé, si bien qu’Eileen n’eut pas seulement le loisir de se rendre à la clairière, elle y resta l’après-midi au cas où la fenêtre de saut ne s’ouvrirait que toutes les heures et demie, ou toutes les deux heures.
Elle ne s’ouvrit pas, et il n’y avait toujours aucun signe de l’équipe de récupération… pas plus que du soldat d’Una, ou d’un parachutiste allemand. Quelle était la source de l’empêchement ? Elle se remémora soudain le retard des trains et se demanda si quelque chose se passait à Oxford de nature à expliquer ce délai, un équivalent des trains militaires ou des raids aériens.
Si tel était le cas, l’équipe risquait d’apparaître au manoir à tout instant, et elle ferait mieux de s’y trouver. Elle se dépêcha de traverser les bois. Comme elle approchait de l’allée, elle aperçut quelqu’un, debout de l’autre côté. Elle se dissimula derrière un arbre, puis jeta un coup d’œil prudent pour voir de qui il s’agissait.
C’était Alf.
Je le savais ! Lui et Binnie m’espionnaient. Voilà pourquoi cela ne peut pas s’ouvrir.
Mais le garçon ne regardait pas en direction des bois. Il scrutait l’allée dans la direction du manoir comme s’il attendait quelqu’un. Et, quand Eileen se manifesta, il fit un bond en l’air.
— Que fais-tu ici, Alf ?
— Nib, grogna-t-il, cachant ses mains derrière son dos.
— Alors que tiens-tu dans ta main ? Tu as encore répandu des punaises, n’est-ce pas ?
— Non, protesta-t-il.
Étrangement, sa voix avait un accent de vérité. Mais c’était Alf.
— Montre-moi ce que tu as là.
Elle tendit le bras. Alf s’adossa à un buisson, il y eut un très douteux bruit mat, et il montra ses deux mains, vides.
— Tu jetais des pierres sur les voitures, l’accusa-t-elle.
Mais à cet instant elle se rappela comment Alf regardait en direction du manoir. Il s’attendait de toute évidence à ce qu’une voiture en sorte, et cela ne pouvait être la Bentley de lady Caroline. Laquelle s’était rendue à une réunion de la Croix-Rouge à Nuneaton. Et le pasteur était parti avec elle, si bien que ce n’était pas non plus l’Austin.
— Alf, qui est au manoir ?
Il fronça les sourcils, essayant de décider si la question recélait un piège.
— Sais pas. Des inconnus.
Enfin !
— Qui sont-ils venus voir ?
— Sais pas. J’les ai juste matés quand y sont passés.
— En voiture ?
Il hocha la tête.
— Une pareille que lady Caroline. Mais j’allais pas lui balancer des pierres, j’le jure, que d’la boue. J’m’entraîne pour quand les Boches y z’envahissent. Moi et Binnie, on veut leur canarder les tanks avec des pierres.
Elle n’écoutait plus. Une voiture comme celle de lady Caroline. Une Bentley. L’équipe de récupération avait pu s’exercer sur une Bentley, à Oxford, tout comme elle, puis en avoir loué une après le transfert pour venir la chercher. Elle partit vers le manoir en courant.
La Bentley était garée devant la porte. Eileen monta les marches, se rappela qu’elle était encore une domestique, au moins pour quelques heures de plus, et se hâta de gagner l’entrée de service. Elle espérait que Mme Bascombe serait dans la cuisine. Elle s’y trouvait et battait violemment avec une cuillère en bois un bol de pâte qu’elle tenait dans le creux de son bras.
— Qui est arrivé ? demanda Eileen, tentant de contenir l’excitation de sa voix. J’ai aperçu une voiture devant quand je…
— Ils sont envoyés par le War Office.
— Mais…
Le War Office ? Pourquoi l’équipe de récupération se présenterait-elle ainsi à lady Caroline ?
— Ils sont ici pour voir si la maison et les terres conviennent.
— Les mottes de boue, ça fait nib de nib, proféra Alf, à son côté. C’est que d’la saleté.
Eileen haussa les épaules.
— Conviennent pour quoi ?
— Pour l’armée, dit Mme Bascombe, fouettant furieusement sa pâte. Le gouvernement prend le pouvoir au manoir jusqu’à perpète. Ils le transforment en camp d’entraînement.
Kent, avril 1944
Elle a des cornes pour te rentrer dedans, et sa bouche, elle fait « meuh » !
De l’autre côté du pâturage, le taureau étudia Ernest pendant un long moment menaçant. Derrière le camion, Cess criait :
— Worthing ! Cours ! Il y a un taureau !
— Ben, qu’esse qu’y m’ont foutu ! râlait le fermier. Y m’ont tout chagriné mon bestiau ! C’est son pré…
— Oui, je m’en serais douté, répondit Ernest, qui ne quittait pas l’animal des yeux.