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Polly se dit soudain qu’elle devait elle aussi se ménager un emplacement pour dormir, ou au moins s’asseoir, ce qui risquait de se révéler difficile. Les rares places libres le long des murs étaient réservées par des couvertures pour des membres d’une famille ou pour des amis. Les escaliers mécaniques s’arrêteraient quand les métros cesseraient de circuler, à 22 h 30. Peut-être Polly réussirait-elle à s’installer sur une marche, quoique leurs lattes en bois lui paraissent fort inconfortables, mais elle avait une heure à tuer jusque-là. Elle lut les affiches de l’ARP et des Victory Bonds placardées sur les murs. L’une d’elles claironnait : « Mieux vaut manger de la vache enragée avec Churchill aujourd’hui que remâcher sa honte sous Hitler demain. »

Celui qui a écrit ce slogan ne connaît pas la table de Mme Rickett, sourit Polly avant de s’orienter vers la bibliothèque de prêt. On y trouvait une pile de journaux, une autre de magazines, et une maigre rangée de livres de poche en mauvais état. La plupart semblaient être des romans policiers.

— Un livre, ma belle ? lui demanda la bibliothécaire rousse. Celui-ci est excellent. (Elle lui tendait Drame en trois actes, d’Agatha Christie.) Vous ne devinerez jamais qui a fait le coup. Je n’y arrive jamais, avec ses romans. Je crois toujours que j’ai résolu l’énigme et alors, trop tard, je m’aperçois que je me suis trompée de bout en bout, et que quelque chose de complètement différent s’est passé. Ou peut-être voudriez-vous un journal ? J’ai l’Express d’hier soir. (Elle le lui glissa dans les mains.) Pensez simplement à me le rapporter quand vous avez fini, pour que quelqu’un d’autre puisse le lire.

Polly la remercia et regarda sa montre. Il lui restait vingt minutes de battement. Elle intégra la file de la cantine, gardant un œil sur l’escalier mécanique de façon à s’y précipiter pour réserver une marche dès qu’il s’arrêterait. Elle observait ses voisins dans la queue : un couple en tenue de soirée, manteau de fourrure et chapeau haut de forme ; une vieille dame en robe de chambre et pantoufles ; un barbu plongé dans un journal yiddish.

Une bande de gamins sales et déguenillés couraient dans les parages. Ils jouaient au loup et, à l’évidence, ils espéraient que quelqu’un proposerait de leur offrir un gâteau ou une orangeade. La femme qui précédait Polly portait un bébé pleurnicheur, et celle qui la suivait s’était chargée de deux oreillers, d’un vaste sac à main noir, et d’un panier de pique-nique. Quand elle approcha du début de la file, elle coinça ses oreillers sous l’un de ses bras, posa le panier sur le sol à côté d’elle et ouvrit son sac.

— Je déteste tellement les gens qui attendent d’être à la caisse pour chercher leur monnaie ! s’exclama-t-elle, fouillant dans son sac. Je sais que j’ai une pièce de six pence, quelque part là-dedans.

— Tu y es ! cria l’un des gosses.

Et une fille de dix ans se mit à courir, se cognant contre le sac à main dont le contenu se répandit tous azimuts, y compris la pièce de six pence qui s’était fait désirer. Tout le monde, à l’exception de Polly, se baissa pour ramasser les rouges à lèvres, mouchoir, peigne…

Polly observait la fille. Elle l’a heurté exprès ! Elle contrôla le panier de pique-nique : il avait disparu.

— Arrêtez, au voleur ! hurla la femme.

Les autres garnements s’envolèrent. Un garde de la station les poursuivit.

— Revenez ici, bande de vandales !

Peu après, il était de retour, tirant un petit garçon par l’oreille.

— Ouaille ! protestait le petit. J’ai rien fait.

— C’est lui, affirma la femme. C’est lui qui m’a volé mon panier.

— J’y entrave rien du tout ! dit le garçon, outré. J’ai jamais…

Un ouvrier arriva, portant le panier. Il désigna le garçon.

— Je l’ai vu cacher ça derrière une poubelle.

— J’l’ai mis à l’abri, avant d’le trimballer aux objets trouvés. Ça traînait sur le quai, sans personne autour.

— Quel est ton nom ? interrogea le garde.

— Bill.

— Où est ta mère ?

— Au boulot, intervint une fille plus âgée qui venait d’apparaître.

Polly la reconnut. C’était celle qui avait heurté le sac à main de la femme. Elle portait une robe sale et trop courte, et un ruban à cheveux dégoûtant.

— Maman turbine dans une usine de munitions. Elle fait des bombes. Un boulot atrocement dangereux.

— Est-ce que c’est ta sœur ? demanda le garde.

Le garçon acquiesça. Le garde se retourna vers la fille.

— Comment t’appelles-tu ?

— V’ronica. Comme la star de cinéma. (Elle agrippa la manche du garde.) S’il vous plaît, m’sieur, dites rien à maman. Elle se fait assez de mauvais sang comme ça, avec notre papa sur le front.

— L’est dans la RAF, ajouta le garçon. Y pilote un Spitfire.

— Y a des semaines que maman, elle a plus de nouvelles, dit la fille en versant une larme. Elle se fait tant de souci !

Elle est presque aussi bonne que sir Godfrey, reconnut Polly avec admiration.

— Pauvres gosses, murmura la femme, et plusieurs des personnes qui s’étaient rassemblées regardèrent le garde sans aménité. Il n’y a pas de mal. Après tout, j’ai retrouvé mon panier.

Avant d’affirmer ça, vous feriez mieux d’en vérifier le contenu, pensa Polly.

— Oh ! merci, ma’ame ! s’exclama la fille, qui avait empoigné le bras de la femme. Vous êtes si gentille !

— Je vous laisse partir pour cette fois, annonça le garde d’un ton sévère, mais il faut promettre de ne jamais recommencer.

Il libéra le garçon, et les deux enfants se faufilèrent sur-le-champ au milieu de la foule et filèrent par l’escalier roulant. Lequel avait cessé de fonctionner au cours de l’altercation et s’était jonché de gens, assis ou étendus sur les marches étroites.

Petits scélérats ! Ils m’ont aussi escroqué ma place.

Polly se remit à tourner, en quête d’un emplacement. Il n’y en avait plus. Les réfugiés se couchaient sur les rails après l’arrêt des métros cependant, même si aucun témoignage historique ne faisait état d’un accident, elle n’en trouvait pas moins cette pratique dangereuse, sans parler de tous les pots de chambre qui avaient été vidés à cet endroit.

Elle dénicha enfin une place libre dans l’un des couloirs de correspondance, entre deux femmes déjà endormies. Elle enleva son manteau, l’étala et s’assit. Elle posait son sac à bandoulière à côté d’elle quand elle se remémora « le Roublard » et sa sœur et le repoussa derrière son dos. Appuyée contre lui, elle tenta de s’assoupir, ce qui aurait dû se révéler facile. Elle n’avait pas dormi du tout la nuit précédente, et à peine plus de trois heures la nuit d’avant. Mais il y avait trop de bruit et de lumière, et le mur était dur comme de la pierre.

Elle se leva, plia son manteau en oreiller et s’allongea, mais le sol était encore plus dur et, quand elle fermait les yeux, deux pensées la hantaient : l’anxiété de M. Dunworthy à son sujet, parce qu’elle tardait tant à lui donner sa position, et ce que dirait Mlle Snelgrove quand elle la verrait arriver sans jupe noire. Des idées négatives. Dans l’immédiat, il n’y avait rien que Polly puisse faire pour changer la situation.