Elle en atteignit l’angle et s’arrêta, considérant l’autre côté. Elle ne s’était pas trompée quand elle jugeait les bâtiments trop éloignés. Elle observait ceux de la rue suivante. Toute la rangée des édifices qui aurait dû leur faire face avait disparu, effondrée en un amoncellement de tuiles, de poutres et de briques enchevêtrées, et le dos des immeubles derrière se retrouvait exposé.
Il avait dû s’agir d’une HE : une bombe de forte puissance. Et Badri avait raison. Il était facile de perdre ses repères après un bombardement. Elle ne savait pas à quel niveau de la voie elle se situait. Elle regardait dans la direction où la courbe et Saint-George auraient dû se trouver, mais le brouillard était si épais qu’elle ne distinguait ni l’une ni l’autre.
Rien ne lui paraissait familier. Elle examina la rangée des entrepôts de l’autre côté. Ils ne semblaient pas endommagés. Et le second à partir de l’angle était doté d’un escalier en bois zigzaguant sur sa façade arrière, escalier qui ne s’était pas écroulé. S’il avait été aussi délabré que l’escalier de l’allée menant au point de transfert, il serait tombé à la première poussée un peu rude. Alors, le choc d’une bombe…
Polly se retourna pour détailler les buildings de ce côté de la rue. Ils n’avaient pas été abîmés non plus. Même les vitrines de la boucherie étaient intactes. Les explosions ont vraiment des conséquences bizarres, songea-t-elle. La façade du marchand de légumes était intacte, elle aussi, et les paniers de choux n’avaient pas cessé de flanquer la porte…
Ça ne peut pas être le même épicier, pensa-t-elle en se mettant à courir pour s’approcher. Et pourtant si. Le store indiquait toujours : « T. Tubbins, fruits et légumes ».
Mais si c’est le même marchand de légumes, alors…
Elle s’arrêta, les yeux fixés non pas sur la boutique, mais sur l’amoncellement des gravats de l’autre côté de la rue, et sur la rangée des entrepôts derrière. Puis sur le passage étroit entre le deuxième et le troisième immeuble à partir du bout, débordant de tonneaux. Et sur l’Union Jack dessiné à la craie sur le mur de brique. Et sur les mots bien visibles malgré le smog et la nuit qui tombait : « Londres tiendrat ! »
Dunkerque, France, le 29 mai 1940
On ne gagne pas une guerre avec des évacuations.
L’explosion de la bombe avait sans doute assommé Mike. Quand il reprit conscience, l’intensité des fusées éclairantes avait faibli. On le hissait, saucissonné dans une corde, sur le flanc de la Lady Jane, et Jonathan demandait d’un ton anxieux :
— Est-ce que ça va ?
— Oui, répondit-il.
Mais il peinait à s’accrocher au bastingage tandis que Jonathan et l’un des soldats le soutenaient sous les bras pour l’aider à passer par-dessus bord.
— Hypothermie, expliqua-t-il avant de se rappeler qu’on était en 1940. C’est le froid. Puis-je avoir une couverture ?
Jonathan courut lui en chercher une pendant que le soldat le conduisait à un casier sur lequel il pourrait s’asseoir. Mike s’aperçut qu’il avait aussi quelques difficultés pour marcher.
— Vous êtes sûr que vous n’êtes pas blessé ? interrogea le soldat, qui le dévisageait dans l’obscurité. On aurait juré que cette bombe tombait droit sur vous.
— Tout va bien, assura-t-il en s’écroulant sur le casier de bois. Allez dire au capitaine que j’ai dégagé l’hélice. Et qu’il peut lancer le moteur.
De toute évidence, il perdit de nouveau connaissance pendant quelques minutes : Jonathan l’avait enroulé dans une couverture, et le moteur tournait, quoiqu’ils n’aient pas encore commencé à se déplacer.
— On pensait que vous étiez foutu, souffla Jonathan. On a passé un temps fou à vous chercher. Et quand on vous a trouvé, vous flottiez la tête en bas, les bras en croix, comme ce cadavre qu’on avait vu. On pensait…
Il leva les yeux, tout comme Mike. Au-dessus d’eux, un bouquet de fusées éclairantes illuminait le ciel, et diffusait un panache d’étincelles blanc-vert tout au long de leur chute.
— Pour la tournée que nous allons partager, nous rendons grâce à Dieu…, murmura l’un des soldats.
— Il faut bouger d’ici ! cria Mike.
Il se leva pour aider le capitaine à guider le bateau, mais dut se rasseoir immédiatement tant il tremblait.
— Va montrer le chemin ! Faut se sortir d’ici avant qu’ils reviennent !
— Je crois qu’il est trop tard, soupira Jonathan.
Mike fouilla la nue du regard, paniqué, mais Jonathan pointait la rive du doigt :
— Ils nous ont vus.
— Qui ?
Mike tituba jusqu’au bastingage et découvrit le môle où des soldats couraient pour les rejoindre, se jetaient à l’eau et nageaient vers la Lady Jane dans la mer verdie d’éclairs. Ils étaient des centaines, des milliers !
Parce que je me suis évanoui et qu’ils ont perdu du temps à me sauver…
— File dire à ton grand-père de larguer les amarres, hurla- t-il. Vite !
Les yeux de Jonathan s’élargirent.
— On les abandonnerait ici ?
— Oui. Tu vois une autre solution ? Ils feront couler le bateau. Vas-y !
Il le poussa et chancela jusqu’à la poupe en se cramponnant au garde-corps, dans l’intention d’enlever la ligne de vie qui leur avait permis de le sortir de l’eau.
C’était trop tard. Des soldats l’escaladaient déjà, à la force du poignet, crapahutant sur le flanc, se hissant au-dessus du plat-bord.
— Vous allez la couler ! cria Mike en tentant de détacher le filin.
Mais personne ne l’écoutait. Ils envahissaient la vedette comme des pirates, s’écrasaient les uns sur les autres, sautaient sur le pont.
— Passez sur l’autre bord ! leur enjoignit Mike qui, trop faible pour tenir debout, se raccrochait au garde-corps. On va chavirer !
Il les bouscula pour les déplacer vers la proue, mais personne ne lui obéissait. Le pont commença de s’incliner.
— Écoutez-moi ! Il faut bouger…
— À terre ! hurla quelqu’un.
Les hommes s’aplatirent sur le pont. La première bombe frappa assez près pour les asperger d’eau, la seconde était tout aussi proche, sur le bord opposé. Les hordes des soldats encore présents sur le môle s’enfuirent en courant, et ceux qui étaient dans l’eau nagèrent vers le rivage.
Quelques-uns les rejoignaient et montaient encore à bord, mais les bombes avaient accordé un répit à l’équipage, et la menace d’un mitraillage permit d’inciter certains des naufragés à s’abriter dans la cale.
— Installez-vous à distance les uns des autres, leur indiqua Mike en les suivant le long du bastingage. Ne vous mettez pas tous du même côté. Et on ne bouge pas dans tous les sens. On s’assoit et on reste tranquille.
— Arrêtez de les envoyer devant ! lui cria Jonathan par-dessus la foule. Il n’y a plus de place, ici !
— Plus de place à l’arrière non plus ! Dis au capitaine de filer avant qu’il en arrive encore.
La vedette naviguait mal, sa carène déjà dangereusement enfoncée sous la ligne de flottaison, et Dieu seul savait combien d’eau recélait la cale, désormais. Mike pouvait entendre la pompe haleter malgré le bruit du moteur. Il aurait dû descendre et s’assurer qu’elle tiendrait le coup, mais les soldats l’enserraient de trop près pour lui permettre de remuer, ou même de s’écarter du garde-corps. Peut-être était-ce la raison pour laquelle le bateau n’avançait pas : le capitaine ne pouvait atteindre le gouvernail.