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Quelqu’un agrippa le col de sa chemise, le tirant d’une saccade contre la rambarde, puis attrapa son épaule et se servit de lui pour se hisser par-dessus bord. C’était un soldat très jeune, au visage constellé de taches de rousseur.

— Juste à temps ! s’exclama-t-il. Je craignais que vous partiez sans moi. Dites donc, il y a foule, ici, pas vrai ? On ne va pas couler, hein ?

Ça se produira si on ne dégage pas tout de suite ! pensa Mike, qui regardait en direction de la proue. Allez !

Et la Lady Jane, enfin, s’ébranla, en marche arrière, s’éloignant du môle incendié. Il y eut un sifflement, et un hurlement, et une bombe s’écrasa à l’endroit qu’ils venaient de quitter, aspergeant d’eau toute la proue.

— On a réussi ! jubila le soldat aux éphélides.

Si on sort indemne du port, et si le capitaine prend le bon cap pour l’Angleterre. Et si le moteur ne tombe pas en panne.

Ou s’ils ne percutaient pas quelque chose…

Mike aurait dû se trouver à la proue, pour guider la navigation.

— Laissez-moi passer ! cria-t-il.

Il tenta de se frayer un chemin vers l’avant, mais les soldats formaient un bloc compact et il n’avançait pas, et dès qu’il eut lâché le garde-corps il se remit à trembler. C’est la réaction, songea-t-il en l’agrippant de nouveau.

Et le soulagement.

Ce n’étaient pas ses efforts qui avaient dégagé le corps et libéré l’hélice, mais la puissance de la bombe. Quant aux soldats, il était évident qu’ils seraient montés à bord, avec ou sans lui.

Donc, je ne dois pas me préoccuper d’avoir modifié l’issue de Dunkerque.

— Je ne croyais pas que quelqu’un viendrait nous chercher, dit le soldat aux taches de rousseur. À part les Allemands. On entendait leur artillerie, sur la plage. Ils y seront au matin. (Il regarda Mike avec inquiétude.) Mal de mer, mon pote ?

Mike secoua la tête.

— J’ai toujours le mal de mer, continua le soldat gaiement. Je déteste les bateaux. Mon nom, c’est Hardy. Soldat dans le corps du génie. C’est plutôt bondé ici, non ?

C’était un euphémisme. Ils étaient aussi serrés que les pilchards dans la boîte qui avait alimenté le ragoût du capitaine.

Et je ne dois pas me tourmenter d’avoir pris la place de quelqu’un d’autre à bord. Mike ne prenait pas de place du tout. Ils étaient si comprimés qu’ils se tenaient debout les uns les autres. C’était une bonne chose. Sans les soldats et le bastingage, ses jambes l’auraient lâché.

J’aurais dû manger ce ragoût quand j’en avais l’occasion. Et me garder cette couverture. Il l’avait perdue quelque part, alors qu’il essayait de se forcer un passage vers l’avant, et ses vêtements mouillés lui glaçaient la peau. Il ne sentait même plus ses pieds, tant ils étaient froids.

L’état des soldats était encore pire. Beaucoup n’avaient plus de chemise. L’un d’eux ne portait que son caleçon et, élément incongru, un masque à gaz. Tout un côté de sa figure était balafré. Du sang coulait le long de sa joue jusque dans sa bouche, mais il n’en était pas conscient. Il ne sait pas qu’il est blessé, se dit Mike.

— C’est à quelle distance ? demanda le soldat Hardy contre son oreille. Pour traverser la Manche.

— Trente kilomètres.

— J’ai craint de devoir les faire à la nage.

Ils étaient sortis du port et affrontaient la pleine mer. Mike l’avait perçu à cause du vent, dorénavant beaucoup plus froid. Il commença de trembler. Il voulut se serrer la poitrine, mais ses bras étaient bloqués sur ses flancs. Il souhaita ardemment disposer toujours de sa couverture et que Hardy se taise. À l’inverse des autres soldats, le soulagement du garçon, successif à son sauvetage, se manifestait par un discours compulsif.

— Notre sergent nous avait dit de nous rendre sur les plages, expliquait-il, qu’il y aurait des bateaux qui nous emmèneraient, mais quand nous sommes arrivés là pas un navire en vue. « Nous sommes cuits, sergent, je lui ai annoncé. Ils nous ont abandonnés. »

La Lady Jane fendait les flots dans les ténèbres. On doit être au moins à la moitié de la traversée, et le jour se lèvera bientôt. Mike tenta de libérer son bras pour jeter un coup d’œil à sa Bulova, avant de se rappeler qu’il l’avait laissée à la proue avec sa veste et ses chaussures.

La mer grossit et il se mit à pleuvoir. Mike se voûta sous les gouttes, tremblant de froid. Inconscient de son malaise, Hardy continuait :

— Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est d’être assis et d’attendre pendant des jours, en ignorant si quelqu’un viendra vous chercher ou arrivera à temps, en ignorant même si quelqu’un sait que vous vous trouvez là.

La nuit, et la voix de Hardy, n’en finissait pas. Le vent se renforça, vaporisant écume et pluie sur leurs visages, mais Mike le sentit à peine. Il était trop épuisé pour s’accrocher au garde-corps, même soutenu comme il l’était par la masse compacte des soldats.

— Notre sergent a tenté d’envoyer un signal en morse avec sa lampe de poche, mais Conyers disait que ça ne servirait à rien, qu’Hitler nous avait déjà envahis et qu’il ne restait plus personne pour venir à notre secours. C’était le pire, demeurer assis là, en imaginant que l’Angleterre pouvait avoir disparu à jamais. Oh ! regardez, le jour se lève !

Effectivement, le ciel s’éclaircissait. D’abord anthracite, il vira au gris.

— Maintenant, on pourra voir où on est, déclara Hardy.

Les Allemands aussi…

Mais l’immense étendue d’eau couleur ardoise se révéla déserte. Mike scrutait les vagues, en quête d’un périscope, ou du sillage d’une torpille.

— C’était étrange, bourdonnait Hardy, je pouvais supporter l’idée d’être capturé ou tué tant que l’Angleterre vivait, mais… Regardez !

Il extirpa sa main pour désigner une traînée de gris plus clair sur l’horizon.

— Ce ne seraient pas les falaises blanches de Douvres ?

C’étaient bien elles.

Je vais enfin arriver là où j’essayais de me rendre depuis des jours. Parlez-moi d’un chemin détourné ! Mais au moins, maintenant, je saurai où les petites embarcations ont accosté.

Et il n’aurait aucun problème pour y accéder. Ou pour rencontrer les hommes qui revenaient de Dunkerque. Jamais il n’aurait imaginé qu’il serait l’un d’eux.

Ils entraient au port et se frayaient un chemin dans le labyrinthe des bateaux qui arrivaient, chargeaient, repartaient.

— Chère vieille Angleterre. J’ai cru ne plus jamais la voir. Et je ne l’aurais plus revue sans vous.

— Sans moi ?

— Et votre bateau. J’avais perdu tout espoir quand j’ai aperçu votre signal lumineux.

Mike tourna vivement la tête vers lui.

— Signal lumineux ?

Hardy acquiesça.

— Je l’ai repéré, qui zigzaguait sur l’eau, et j’ai pensé : Ça, c’est un bateau.

La torche électrique que j’ai demandé à Jonathan de braquer sur l’hélice ! C’est cette lumière qu’il a vue, quand Jonathan me cherchait dans l’eau.