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— Vous êtes certaine que c’était un chat, et pas quelqu’un qui appelait au secours ?

Si le garde mobilisait une équipe de sauvetage pour qu’ils se mettent à creuser de nouveau, ce serait le pompon. Elle se hâta de répondre.

— Oui, j’en suis sûre, et il n’était pas piégé, finalement. Juste au moment où j’atteignais la source du son, il s’est enfui.

— Ce périmètre est dangereux, mademoiselle. Il est plein de trous et de zones prêtes à céder. Si vous tombiez dedans, personne ne saurait que vous vous trouvez là. On n’aurait pas l’idée de venir vous y chercher. Vous pourriez y rester pendant des jours, voire des semaines…

— Je sais. Je suis désolée. Je n’ai pas réfléchi.

— Vous ne devriez pas être dehors à cette heure-ci. Les alertes vont se déclencher d’une minute à l’autre.

Polly acquiesça. Il lui tint la corde et elle se glissa dessous.

— Il faut vous rendre au refuge, mademoiselle.

Il lui avait dit la même chose le samedi précédent, et il dut s’en souvenir parce qu’il fronça les sourcils en la dévisageant.

— Oui, j’y vais sur-le-champ.

Et elle s’éloigna d’un pas vif.

— Attendez ! cria-t-il en la rejoignant. Notting Hill Gate, c’est par là !

Il tenta de lui attraper le bras, mais elle se déroba.

— J’habite juste en haut de la rue, assura-t-elle en montrant la direction du doigt.

Et en priant pour qu’il n’y ait pas eu d’incident de ce côté-ci…

Il y eut un bourdonnement d’avions vers l’est. Le garde leva les yeux. Sauvée par la Luftwaffe ! Polly se hâta dans la direction qu’elle avait désignée.

— Ne traînez pas ! lui cria le garde.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur.

Elle poursuivit sa route, résistant à l’envie de se retourner pour voir s’il la pistait. Elle traversa la rue et la suivante, puis bifurqua dans une allée. À cette distance, le gardien croirait qu’elle tournait dans une rue latérale. S’il l’observait toujours.

Il n’avait pas quitté son poste.

Elle lui adressa une supplique muette :

Va donc embarquer quelqu’un d’autre pour Saint-George. Ou traquer les infractions au black-out, n’importe quoi !

Mais il ne bougeait pas, debout dans le crépuscule. Et s’il demeurait là toute la nuit ?

Il devra quitter les lieux quand les raids commenceront, pour chercher les bombes incendiaires.

Elle s’enfonça dans l’allée. Les raids ne concernaient pas Kensington, ce soir. Ils se produiraient au-dessus de Bloomsbury et dans l’East End. Mais, comme l’avait expliqué Colin, les bombes perdues avaient été nombreuses. Elle regarda sa montre. 19 h 45. Il lui restait encore une heure à patienter, et la température était déjà glaciale.

Si seulement le garde pouvait plier bagage, elle se rendrait à Saint-George et se glisserait dans l’église jusqu’à ce que tout le monde ait déserté les rues. Il y ferait forcément plus chaud qu’ici. Hélas ! le garde restait planté là, et la ruelle s’était trop assombrie pour qu’elle tente de l’explorer. Elle risquait de percuter quelque chose et de provoquer la ruée de son ange gardien.

Va-t’en ! chuchota-t-elle en direction de la silhouette immobile. Bouge de là !

Et, au bout de quelques instants, c’est ce qu’il fit.

Oh non ! Il arrivait droit sur elle. Polly recula dans les ténèbres de l’allée, à la recherche d’une embrasure ou d’un passage semblable à celui du site de transfert où elle pourrait se cacher. L’obscurité lui permit juste de dénicher une grande poubelle de métal, qui dissimulait une caisse en bois. Polly s’assit sur la caisse, ramassa ses pieds sous elle et attendit, épiant les bruits de pas.

Quelques minutes plus tard, elle en perçut, mais ils provenaient de la direction opposée, et le rythme en était rapide. Des passants gagnant un abri. Une raison de plus de rester ici. Elle ne voulait pas courir le risque de croiser de nouveau Mlle Laburnum. Elle serait forcée de se rendre à Saint-George. Elle souleva sa manche et vérifia l’heure. 20 h 05. Ses mains glacées enfoncées dans ses poches, elle s’astreignit à l’immobilité, l’oreille tendue vers les avions.

Une éternité passa avant qu’elle n’en détecte. Un canon tonna, loin à l’est, et peu après elle entendit une HE frapper, si loin qu’elle n’émit qu’un faible sifflement étouffé. Polly se leva et tâtonna le long de la poubelle pour trouver son chemin vers l’entrée de l’allée et contrôler si le garde était toujours en faction. Elle se pencha pour scruter prudemment la rue.

Dans le noir absolu. La rue était aussi sombre que l’allée. Plus sombre, même. Entre le brouillard et le black-out, aucune lumière ne filtrait. Elle ne parviendrait jamais à retrouver son chemin jusqu’à Lampden Road dans cette purée de pois, et encore moins à rejoindre le point de saut en traversant l’amas des débris instables où béaient des pièges dangereux.

Je dois me procurer une lampe de poche…

Mais, si elle ne pouvait pas retrouver son chemin vers le point de transfert, elle ne retrouverait pas plus celui qui menait chez Mme Rickett.

Je ne peux pas me permettre d’attendre une nuit de plus pour rentrer à Oxford.

Elle sursauta alors que retentissait un autre « whoosh », puis un éclatement d’obus, beaucoup plus près que le premier, immédiatement suivi d’un autre. Le canon de Tavistock Square se déclencha et, quelques instants après, une fusée éclairante illumina la rue d’une incandescence blanc-bleu qui vacilla et se transforma en un faible embrasement rougeâtre, vite exsangue. Mais, presque aussitôt, une autre étincelait à l’ouest, et s’arquait en une pluie blanche d’étoiles scintillantes, tandis qu’à l’est les nuages bas s’enflammaient. Un incendie. Maintenant, les projecteurs s’allumaient, et leurs faisceaux se croisaient dans le ciel, telles des lampes de poche géantes. Magnifique ! cela donnait largement assez de lumière pour gagner le point de saut, et pour repérer et s’écarter des puits de sauvetage.

Et voir que le garde avait levé le camp. Polly retourna en courant au site, l’œil aux aguets, mais il ne restait plus personne dans les rues latérales ni sur la partie de Lampden Road qu’elle pouvait distinguer. Quand elle atteignit le champ de ruines, il faisait assez clair pour qu’elle puisse lire l’inscription : « Danger, accès interdit ». Elle jeta un dernier regard alentour à la recherche du garde, puis grimpa à quatre pattes sur l’amas de décombres jusqu’à ce qu’elle ait dépassé son sommet. À demi cachée de la rue, elle se redressa et avança plus lentement.

Plus elle approchait du site, plus l’amas devenait instable. Des sections entières glissaient à chacun de ses pas. Polly recula sur quelques mètres pour retrouver un enchevêtrement de solives éclatées et, en s’y cramponnant, ainsi qu’à une large poutre, elle parvint au mur, et de là gagna le passage. En sautant à son débouché, elle soupira de soulagement.

Elle s’était angoissée à l’idée que l’explosion pourrait avoir touché le site, mais les débris de verre brisé s’étalaient sur moins d’un mètre. Une fine couche de poussière de plâtre couvrait le sol et le sommet des tonneaux, rien d’autre.

Polly se faufila entre les tonneaux et descendit les marches de l’étroit renfoncement. Les barriques empilées et la corniche filtraient la lumière issue des incendies, mais il en subsistait assez pour se repérer. Le passage et les tonneaux avaient protégé le site. La poussière avait même épargné les marches et la toile d’araignée sur les gonds de la porte n’avait pas été dérangée. Polly tira sur la poignée, dans l’hypothèse où l’explosion l’aurait libérée, mais elle ne bougea pas d’un pouce, la porte était toujours verrouillée.