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Dehors, les illuminations devenaient de plus en plus spectaculaires. Le halo serait indétectable au milieu du rougeoiement des feux, du scintillement des fusées éclairantes et des faisceaux dansants des projecteurs. Si seulement la Luftwaffe continuait son numéro quelques minutes, Polly serait à la maison pour le dîner. Et elle récupérerait – enfin ! – sa jupe noire.

Et une nouvelle paire de bas. Ma dernière promenade à quatre pattes ne peut pas les avoir arrangés. Et je demanderai à Badri de me repérer un site où l’attente soit moins inconfortable, songeait-elle, assise sur l’avant-dernière marche.

Et qui soit plus facile d’accès. Celui-ci était sans doute opérationnel, mais il ne fonctionnerait pas la plupart du temps, entre les curieux qui s’approcheraient pour observer la zone d’incident, les enfants en quête d’éclats d’obus, puis les ouvriers de chantier et les bulldozers qui viendraient nettoyer les décombres. Et les vétilleux préposés à la Défense passive, qui les protégeraient des pillards.

Elle pria pour que Badri et ses techs mettent moins de temps que la première fois pour lui trouver un nouveau point de chute. Passer des jours ou – à Dieu ne plaise ! – des semaines entre des rencontres qui n’étaient séparées que de quelques heures pour les contemporains causait toutes sortes de problèmes. Elle risquait d’oublier les noms des réfugiés de Saint-George, ou les instructions de Mlle Snelgrove pour remplir les récépissés d’achat sur compte.

Mais j’aurai le temps d’apprendre à emballer mes paquets. Et de manger des repas corrects.

Elle espérait que la fenêtre de saut s’ouvrirait vite. Les incendies donnaient certes au ciel une chaleureuse couleur orangée, mais la marche en ciment sur laquelle elle était assise était encore plus froide que l’allée.

Il me faut aussi un manteau plus chaud.

Elle enfila ses gants. Comme elle prévoyait de ne rester qu’une partie du mois d’octobre, elle avait choisi un vêtement léger. Elle n’avait pas imaginé qu’elle pourrait avoir besoin d’attendre assise au point de transfert, et l’automne du Blitz avait été l’un des plus glacials et pluvieux jamais enregistrés.

Il devait être près de la demie… Elle avait l’impression d’être installée là depuis des heures. Ce qui veut dire qu’il ne s’est probablement pas écoulé plus de dix minutes ! Elle résista au réflexe de consulter sa montre. Elle connaissait trop bien l’infernale lenteur du temps quand on attendait un saut. Lors de sa nuit à Hampstead Heath, il lui avait semblé que cela durait des heures.

Elle patienta pendant ce qui ressemblait à un autre quart d’heure, remonta sa manche afin de regarder sa montre et y renonça, fronçant les sourcils. Elle voyait à peine son bras ou la porte devant elle.

Oh non ! Le raid était-il terminé ? Si c’était le cas, le halo deviendrait visible, et si qui que ce soit sortait pour vérifier les bombes incendiaires, la fenêtre ne s’ouvrirait pas. Polly retourna dans le passage obscurci pour observer le ciel.

Le raid se déchaînait encore. Il n’y avait plus de fusées éclairantes, et l’intensité des incendies à l’est avait diminué, ce qui expliquait pourquoi la ruelle s’était assombrie, mais de nouveaux feux avaient surgi au nord, l’un assez proche pour qu’elle en distingue les flammes. Elle ressentit les secousses d’une série de fortes explosions, regarda sa montre, qui indiquait 21 h 50, et s’avisa qu’elle n’avait pas la moindre notion de l’heure à laquelle elle avait atteint le point de transfert. Elle avait quitté l’allée peu après 20 h 55, mais traverser l’amas des décombres lui avait pris un temps fou.

Cependant, elle avait bénéficié d’une vue plongeante sur le passage pendant au moins une partie de cette traversée, et elle n’avait aperçu aucun halo, et inspecter le renfoncement pour vérifier s’il n’avait subi aucun dommage lui avait pris plusieurs minutes. Et pendant qu’elle restait assise là, sur les marches, son pied devenu gourd l’avait fourmillée. Même si le temps s’écoulait moins vite quand on attendait, une demi-heure avait forcément passé.

Polly retourna en courant au renfoncement, terrorisée à l’idée que la fenêtre pourrait s’ouvrir avant qu’elle revienne et, dans sa hâte, elle heurta l’un des tonneaux, faisant un nouvel accroc à sa jupe.

J’espère que M. Dunworthy ne sera pas au labo quand je débarquerai, pensait-elle en descendant au galop les trois marches. Il croirait que j’ai été victime d’un incident et annulerait ma mission sur-le-champ. Je ferais peut-être mieux d’aller à Saint-George et de traverser demain, après que j’aurai trouvé un moment pour m’arranger.

Mais elle avait déjà attendu trop longtemps pour donner sa position, et Mlle Snelgrove la renverrait si elle se montrait sans jupe noire demain. Il fallait que ce soit cette nuit. Avec un peu de chance, M. Dunworthy serait de nouveau à Londres, et elle pourrait persuader Badri et Linna de lui expliquer ce qui était arrivé. Pourquoi la fenêtre ne s’ouvrait-elle pas ? Elle remonta sa manche pour vérifier sa montre une nouvelle fois, puis se baissa vivement alors qu’une bombe hurlait avant de frapper dans un bruit de tonnerre une rue adjacente. Une autre suivit. Puis quelque chose heurta l’amoncellement des solives brisées et cela fit un bruit d’enfer. Une bombe incendiaire, se dit Polly, mais il n’y eut ni étincelles ni flash de magnésium blanc-bleu. C’était donc un morceau d’obus. M. Dunworthy me tuera si je suis blessée par un éclat de shrapnel !

Le bourdon des avions au-dessus de sa tête devint assourdissant. Le sifflement râpeux d’une explosion se propagea, et le vacarme semblait provenir de l’autre côté de la rue.

— Ce soir, les raids sont censés se passer à Bloomsbury ! cria Polly en direction des avions. Pas à Kensington !

Elle se rappela Colin, et comment il l’avait mise en garde au sujet des bombes perdues et des centaines d’incidents de moindre importance qui n’avaient pas laissé de traces dans les documents historiques. Il l’avait prévenue : « Tu n’as rien à faire dehors en plein raid. »

Tu avais raison.

Elle s’accroupit dans le coin des marches. À quelques pâtés de maisons de distance, il y eut un nouveau « whoosh » suivi d’une explosion à faire trembler les vitres, puis un long et croissant hurlement qui précipita Polly au sol, recroquevillée, les mains sur les oreilles. Le son monta encore dans un crescendo d’une intensité propre à vous déchirer les tympans. Un étonnant grondement sourd lui succéda, puis un éclair terrifiant, et le bâtiment tout entier trépida comme s’il allait tomber en morceaux.

Polly leva les yeux vers les murs de brique qui l’entouraient. Ils vont s’écrouler, et personne ne saura jamais que je suis là. Je dois sortir d’ici.

— Ouvrez ! cria-t-elle, comme si les techs à Oxford pouvaient l’entendre, et elle se rua sur la porte. Ouvrez !

Mais une autre bombe descendait déjà, noyant sa voix.

Le « whoosh » se transforma en hurlement…

Hôpital des urgences de guerre, été 1940

Puisque l’Angleterre, malgré sa situation militaire désespérée, ne montre toujours aucun signe de vouloir trouver un accord, j’ai décidé de préparer, et si nécessaire de commencer, une invasion contre elle.

Adolf Hitler, le 16 juillet 1940

Quand Mike revint à lui, une bonne sœur en voile blanc se tenait à son côté.