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Ce que j’aurais su si j’avais eu le temps de me préparer convenablement pour cette époque.

Cependant, si elle n’était pas bonne sœur, cet établissement n’était pas un couvent, et la théorie qu’il avait échafaudée pour justifier l’absence de l’équipe de récupération s’effondrait. Alors, où étaient-ils ? Ils auraient dû arriver depuis longtemps.

À moins qu’ils n’existent pas. À moins que le filet n’ait pas fonctionné correctement et l’ait envoyé à un endroit où il n’aurait pas dû se rendre et où il avait altéré le cours des événements. Il avait fait bien plus que dégager l’hélice. Il avait piloté le capitaine autour d’un voilier coulé, il avait aidé des marins à monter par-dessus bord, il avait hissé un chien sur le pont. Et dans un système chaotique, toute action, même la plus infime, pouvait affecter…

— Sœur Carmody ! cria-t-il, bataillant pour s’asseoir. Sœur Carmody !

— Qu’y a-t-il ? demanda Fordham, alarmé. Quelque chose ne va pas ?

— Je dois voir un journal ! Sur-le-champ !

— J’ai le Herald d’hier. Ça vous ira ?

— Oui.

— Le problème, c’est de vous le passer. Je ne réussirai pas à tendre le bras assez loin, je suis désolé. Vous croyez pouvoir vous lever ?

Il le faut.

Mais quand Mike essaya de s’asseoir, une vague brûlante puis glacée, suivie de nausées, le submergea, et il dut se rallonger pour ne pas vomir.

— Je peux vous le lire, si vous voulez, proposa Fordham.

— Merci.

Le garçon tapota son lit autour de lui pour trouver le quotidien et le cala contre son bras en élévation.

— Voyons. Un pasteur à Tunbridge Wells a fait sonner les cloches de son église en violation du décret officiel qui interdit de les activer autrement qu’en cas d’invasion…

Voilà pourquoi je ne pouvais pas entendre les cloches pendant ma nuit sur la plage.

— … et il a dû payer une amende d’une livre dix. La collecte pour les Spitfire de lord Beaverbrook a obtenu un succès dépassant toute espérance. Ils ont amassé cinq tonnes rien qu’en casseroles d’aluminium. Sir Godfrey Kingsman répète une nouvelle mise en scène du Roi Lear au…

— Il n’y a rien sur la guerre ?

— La guerre… Voyons…, marmonna Fordham. Un ballon de barrage a cassé ses amarres et dérivé jusqu’à la flèche de l’église de Saint Albans. Il a brisé quelques ardoises.

— Je voulais dire des nouvelles sur le déroulement de la guerre.

— Ça va mal. Comme d’habitude. Les Italiens ont bombardé l’une de nos bases en Égypte…

En Égypte ? La Grande-Bretagne était-elle en Égypte en août ? Il n’avait pas assez étudié la guerre en Afrique du Nord pour en connaître le cheminement.

— Que disent-ils sur… ?

Il hésita. L’appelaient-ils déjà la bataille d’Angleterre ?

— … la guerre de l’air ?

Fordham hocha la tête.

— Les Allemands ont attaqué l’un de nos convois hier, et la RAF a abattu seize de leurs avions. Nous en avons perdu sept.

Il tourna la page dans un bruissement de feuilles.

— Mon Dieu, le Premier ministre !

— Quoi, le Premier ministre ? demanda Mike d’un ton brusque.

Seigneur ! et si quelque chose était arrivé à Churchill ? L’Angleterre n’aurait jamais gagné la guerre sans lui. S’il avait été tué…

— Il a une tête épouvantable sur cette photographie. Il est en train de rejeter la dernière proposition de paix des Allemands, mais il ressemble à un pudding à la graisse de bœuf !

Mike lâcha l’expiration qu’il avait suspendue. L’Angleterre refusait toujours de se rendre, la RAF avait encore le dessus sur la Luftwaffe, et Churchill allait bien.

Fordham avait terminé la lecture des nouvelles et s’attaquait aux petites annonces :

Cherche à savoir où est soldat Derek Huntsford, pas vu depuis Dunkerque, merci de contacter M. et Mme J. Huntsford, Chifford, Devon.

Fordham secoua la tête.

— Il n’aura pas réussi à rentrer. Il n’a pas eu autant de chance que vous, pauvre type.

De la chance ? Au moins, il n’avait pas modifié le cours des événements. Et la guerre était toujours sur ses rails.

Fordham lisait une autre annonce.

À louer, maison de campagne dans le Kent. Emplacement calme…

Calme…, sourit Mike, et il s’endormit.

Le hurlement en montagnes russes des sirènes le tira brusquement du sommeil. Ainsi que des vociférations. L’un des patients, en pyjama, pieds nus, agitait une lampe de poche en tous sens à travers la salle obscure.

— Réveillez-vous ! criait-il, braquant le faisceau de lumière droit sur le visage de Mike. Ils sont là !

— Qui est là ? demanda Mike, qui essayait de protéger ses yeux de la lumière aveuglante.

— Les Allemands, ils nous ont envahis ! Je viens de l’entendre à la radio. Ils arrivent par la Tamise !

Warwickshire, août 1940

Je ne panique pas. Je ne bouge pas. Je me dis : Nos gars s’occuperont d’eux. Je ne me dis pas : Je dois partir d’ici.

Instructions en cas d’invasion, 1940

L’armée leur donna jusqu’au 15 septembre pour évacuer le manoir. Avant cette date, il fallut couvrir tous les meubles, mettre en caisses l’ancêtre de lady Caroline et les autres peintures, emballer le cristal et la porcelaine, et empêcher Alf et Binnie de « donner un coup de main ». Quand Eileen monta enlever l’inestimable tapisserie médiévale, elle surprit les deux enfants en train de la balancer par la fenêtre.

— On testait pour voir si c’était magique, argumenta Binnie. Comme le tapis, là, le tapis volant de l’histoire de fées que tu nous as lue.

Il fallait aussi répartir les évacués encore présents dans le manoir. Mme Chambers trouva un nouveau foyer pour les Potter, les Magruder, Ralph et Tony Gubbins et Georgie Cox. Mme Chalmers vint prendre Alice et Rose, et la mère de Theodore écrivit pour annoncer son arrivée le samedi suivant. Eileen en fut soulagée. Elle avait craint de devoir renvoyer de nouveau le petit par le train, hurlant et se débattant.

— Je veux pas rentrer à la maison, déclara Theodore quand elle lui apprit que sa mère venait le chercher. Je veux rester ici.

— Tu peux pas rester, niquedouille, ricana Alf. Personne reste ici.

— Et nous, on va où, Eileen ? interrogea Binnie.

— Ce n’est pas encore décidé.

Ils avaient écrit à Mme Hodbin, mais n’avaient pas reçu de réponse, et personne dans tout le Warwickshire n’accepterait de les héberger.

— J’ai posté un courrier au Comité d’évacuation, indiqua le pasteur, mais pour l’instant ils sont submergés de demandes. Tout le monde pense que les Allemands vont bientôt bombarder Londres.

Ils s’y apprêtent…

Et à ce moment-là il n’y aurait plus la moindre chance de caser Alf et Binnie : plus de cent mille enfants avaient été évacués après le début du Blitz. Il fallait leur dénicher un toit tout de suite.

Lady Caroline avait envoyé Samuels avec ses malles à Chadwick House, où elle serait accueillie par la duchesse de Lynmere. Eileen, Una – d’une efficacité nulle – et Mme Bascombe demeuraient donc seules pour terminer les préparatifs avant l’arrivée de l’armée. Quant à contrôler le point de saut, ou se rendre à Backbury pour demander si quelqu’un la cherchait, Eileen n’en avait tout simplement pas le temps. Et pas plus pour se mettre en quête d’un nouvel emploi.