— Vous êtes sûr de ne rien risquer ?
— Non. L’installation actuelle est souterraine et ils disposent d’un transfo plus important à l’entrée. Celui-ci est désaffecté.
Alors il regarda à ses pieds et sourit.
— O.K. mon vieux, je commence à comprendre. Le transfo est préfabriqué et une dalle du toit bouge facilement. Passez-moi le piquet en fer de l’interdiction de fumer.
Avec ce levier il souleva une dalle et put la déplacer sur le côté très facilement. Personne ne pouvait le voir depuis l’autre partie de l’entrepôt, car il y avait toujours une rame de wagon pour le dissimuler. Si Gann avait emprunté cette voie il avait pu agir en toute quiétude.
— Je vous suis ?
La voix de Michael était inquiète. Il appréhendait certainement un piège pour son patron, qui se laissait glisser à l’intérieur du transformateur complètement vide. Se laissant pendre à bout de bras il sauta sans trop de mal, vit tout de suite la plaque de fonte soulevée. Un caniveau passait juste sous le poste. Un homme pouvait s’y glisser et sortir ainsi de l’entrepôt.
— Trouvé quelque chose ?
Juché sur le transfo Michael présentait sa tête par l’ouverture. Kovask haussa les épaules.
— Il aurait pu filer par là en effet.
— Vous ne le croyez pas ?
Son patron ne répondit pas tout de suite. S’allongeant sur le sol il risqua un œil dans le conduit, aperçut un peu de clarté à l’autre extrémité.
Il se releva, brossa ses vêtements avec ses mains.
— Alors ?
— Je ne vois pas comment il aurait pu entraîner avec lui un seau, un balai et une serpillière. Non seulement comment, mais pourquoi ?
Le visage de Michael exprimait une grande surprise.
— Je ne comprends pas.
— Poussez-vous de là !
Kovask sauta, agrippa le rebord de la trappe et se hissa à la force des poignets. Après un rétablissement il se trouva à côté de son adjoint.
— Un peu fortiche ! fit celui-ci. Vous avez des muscles d’acier.
— Il faut trouver ces ustensiles, dit le lieutenant-commander en sautant au sol. J’ai l’impression qu’ils sont là-dedans.
— Vous croyez ? s’étonna son compagnon.
— Trouvez-moi quelque chose de long, une tige en fer.
Michael se dirigea vers la partie plus active de l’entrepôt. Impatient Kovask regarda autour de lui, trouva un gros fil de fer qu’il doubla et commença de fouiller dans le liquide sombre. Bientôt il ramena un seau en plastique dégouttant de mazout.
Michael revenait avec une longue barre en bois.
— Vous avez trouvé ?
— Oui. Tout a été balancé là-dedans.
Son crochet remonta également le balai. Michael sursauta en le voyant continuer à fouiller la fosse.
— Mais que cherchez-vous encore ? Kovask lui jeta à peine un regard et poursuivît ses recherches. Finalement il sentit une résistance mais ne put remonter l’objet, son crochet céda et se déforma. Sous la tirée il faillit perdre l’équilibre. Des gouttes du liquide giclèrent jusque sur le visage de Michael qui se hâta de les essuyer avec un dégoût non dissimulé.
— Ça vous amuse de fouiller dans ce trou ? Nous ferions mieux de filer à Sacramento tant qu’il est temps.
— Temps de quoi ? grogna Kovask. Il désigna le transformateur.
— Personne n’est passé par là. Je vous en fiche mon billet. Et je crois savoir où se trouve Gann.
CHAPITRE XII
Horrifié, Michael regardait tantôt la fosse tantôt le visage de son chef.
— Voulez-vous dire que ? …
Il eut un haut-le-cœur et se retourna vivement, s’éloigna de quelques pas. Quand il revint, la démarche moins assurée et le teint livide, il évita de regarder la masse noirâtre des dépôts huileux.
— Mais comment avez-vous pu établir qu’il n’avait pas quitté le coin ?
— On a voulu nous le faire croire. Comment aurait-il pu remettre la dalle du toit presque en place ? Avec quel instrument ? On a trop fignolé. Je suis certain qu’on ne trouvera aucune trace de passage dans le caniveau.
Son visage s’adoucit.
— Gann ne nous avait pas fait faux bond. Au contraire, il avait dû découvrir quelque chose d’important, et voulait certainement nous en faire part. On l’a tué avant.
Il s’éloigna de la fosse.
— Venez. Il nous faut prévenir Helliot. Pendant ce temps tâchez de récupérer le commodore Shelby. Il ne doit pas avoir quitté encore la ville.
Quand le chef local du F.B.I. arriva avec sa section spéciale, une pompe vidait lentement la fosse. Le niveau n’avait baissé que de moitié. On avait placé un tamis à l’extrémité du tuyau et il fallait le nettoyer fréquemment.
Helliot écouta les explications de Kovask, le visage fermé.
— Ce n’est pas la première fois que j’essaye de sortir un cadavre d’un liquide avec un grappin. Dans la marine malheureusement nous y sommes habitués. Il est bien là.
Plusieurs hommes armés de perches écartaient les saletés du remous formé par l’aspiration. Soudain l’un d’eux désigna une forme noire qui commençait d’émerger.
— Là !
On put agripper le corps par ses vêtements, le hisser au bord de la fosse.
— Allez chercher un chiffon, dit Kovask à Michael. Faites vite.
L’enseigne n’était pas très à son aise. Un ouvrier de l’entrepôt sortit une serviette de sa poche.
— Vous pouvez y aller. Le pauvre gars …
Doucement le lieutenant-commander nettoya son visage. C’était bien Geoffrey Garni, la bouche tordue, les yeux révulsés. Kovask le retourna avec précaution. Il découvrit la déchirure en haut de la veste de travail.
— Un coup de couteau, comme pour Herman. Les hommes du F.B.I., éloignaient les curieux.
Helliot s’était accroupi lui aussi.
— Nous l’aurons mon vieux ! Je vous jure que nous aurons ce salopard.
Pour qu’un type aussi froid que lui prononce ces paroles avec une rage aussi concentrée, il fallait qu’il soit profondément bouleversé.
— Ils ne lui ont rien épargné. D’abord sa femme qu’ils ont enlevée, puis lui … Croyez-vous que nous la retrouverons vivante ?
— Je ne sais pas … Ils n’ont plus aucune raison de lui faire une faveur. Quoique … Nous en parlerons plus tard.
Un peu plus tard dans son bureau Helliot lui demanda pourquoi il avait fait cette réserve. Ils étaient seuls, Michael courant toujours après le commodore Shelby.
— D’après cette lettre écrite par Alberta Gann, la jeune femme est certaine d’être venue trois fois au moins à Seattle. Pourquoi ces retours ? Si le réseau a des correspondants un peu partout, il doit lui être facile de faire vérifier par ces hommes-là l’état de la jeune femme, et de veiller à son approvisionnement.
— Et vous en concluez que le wagon-cellule occupé par Mrs Gann vient régulièrement ici. C’était Herman qui en était seul responsable ?
— Certainement.
Helliot le regarda, le visage grave.
— Mais alors si nous ne l’identifions pas à son prochain passage…
— La jeune femme est condamnée à mort. Herman devait lui remettre la juste quantité de ce dont elle avait besoin. Il faut qu’ils soient absolument certains qu’elle ne peut s’évader.
Ils restèrent silencieux quelques secondes. Jusqu’à ce qu’Helliot lui parle des journaux trouvés chez Herman.
— Nous nous sommes procurés de nombreux exemplaires et nous les avons expédiés à Washington. Ils vont en coder tout le contenu pour les ordinateurs. C’est évidemment le travail le plus long, mais ensuite le résultat sera rapide. Les cerveaux électroniques nous donneront les anomalies constatées, les similitudes. S’il y en a.