— Non, dit-elle après avoir réfléchi. Ils ont tous les trois des numéros. Nous avons le U 456 le T 589 et le W 905. Évidemment ces chiffres ne correspondent à rien du tout et ne servent que pour la façade. Ils laissent croire que la société est plus importante qu’elle n’en a l’air. Cependant le chiffre d’affaires est tout de même intéressant, puisque l’an dernier il s’est élevé à trente-cinq mille dollars. Le bénéfice net a été de vingt mille dollars, moins mon traitement et les charges sociales. Si Mr Maner a plusieurs affaires de ce genre, il n’est pas à plaindre. Il faut dire que mon patron a très bien organisé le trafic et que ses wagons ne chôment jamais. Ce qui tue une petite société comme la nôtre, c’est le retard dans l’acheminement et les attentes de fret.
— Aucun wagon n’a rapporté moins qu’un autre ?
Miss Buck avait tous ses chiffres en tête.
— Peut-être le W 905 qui ne transporte qu’une seule catégorie de carburant, du benzol spécialement traité, et qui de ce fait est très difficile à désodoriser. Il n’entre que pour 18 % dans le rapport total de l’entreprise.
Kovask posa la question décisive.
— Vous occupez-vous de déménagement ?
— En aucun cas. Nous n’avons ni cadres ni wagons découverts. Il se peut qu’une filiale existe quelque part, mais je l’ignore.
— Faites-moi une description physique de votre employeur.
Maner était un homme d’une quarantaine d’années, grand, mis avec une sobre élégance.
— Des cheveux gris, le visage encore jeune.
— Correct avec vous ?
Misa Buck rougit à peine, et peut-être du compliment direct que contenait cette question.
— Très correct. Trop même pour un patron moderne.
— Que voulez-vous dire ?
— Quantité de mes collègues sont fréquemment invitées, en tout bien tout honneur, par leur patron pour un déjeuner ou un voyage. Rien de tel avec Mr Maner.
— Vous a-t-il téléphoné aujourd’hui ?
— Non. Depuis trois jours je ne sais où le joindre.
Kovask soupira. Maner allait-il lui glisser entre les mains comme les autres ? Ce réseau était terriblement bien organisé, et chaque fois qu’on découvrait une nouvelle piste elle s’interrompait vite.
— Il y a pourtant plusieurs lettres qui attendent. Il lui faut prendre des décisions. Un wagon, le U 456 est à l’entrepôt depuis bientôt quarante huit heures, et je ne sais où l’envoyer.
— Vous ne connaissez pas du tout l’adresse de votre employeur ?
— Non.
— Vous ne vous êtes jamais étonnée de tant de discrétion.
Elle soupira.
— Si. Mais voyez-vous j’ai presque cinquante ans, et il devient de plus en plus difficile à cet âge de trouver un emploi. Je m’efforçais de penser que tout cela était régulier.
Son visage s’anima et son ton prit de la force :
— Je puis vous jurer que mes dossiers et mes archives ne contiennent pas la moindre équivoque. Mon désir de gagner ma vie confortablement n’allait pas jusqu’à me faire complice de quoi que ce soit. Si Mr Maner a fait de la contrebande, c’est absolument à mon insu.
— Je vous en prie mademoiselle, dit Kovask avec un sourire charmeur. Je vous crois absolument innocente. Vous pouvez d’ailleurs rentrer chez vous. Je passerai à votre bureau demain matin.
Quand ils furent seuls Schoder précisa :
— Je la fais filer et le bureau est sous surveillance. J’ai deux gars à l’intérieur, et deux autres dans la rue. Elle a oublié de vous préciser que notre homme possède un petit studio à côté de ce bureau, mais qu’il ne l’occupe que très rarement.
— Allons-y quand même.
C’était dans le centre, mais dans une rue étroite et assez sordide. Même l’éclairage public semblait en défaillance.
— À la place de miss Buck je n’aurais guère aimé travailler là.
— Maner lui file cinq cents dollars par mois. Y’a de quoi accepter pas mal de choses, précisa Schoder.
L’immeuble était vétuste et des officines plus ou moins louches, des sociétés sans grand près, tige, un éditeur un peu spécial et une tireuse de cartes s’y étaient installés.
Schoder frappa selon un code convenu à la porte du troisième étage, et un de ses hommes vint ouvrir.
— Rien à signaler, dit-il.
Une entrée miteuse, puis un bureau avec deux tables de travail, des classeurs et enfin une porte donnant sur le studio. Dans ce dernier se trouvait un petit divan, un réchaud à gaz et un lavabo.
— On a fouillé partout.
Kovask alluma une cigarette et regarda autour de lui. Il avait une impression de déjà vu.
— On recherche partout ces wagons, mais je me demande ce qu’ils peuvent nous apporter.
— On ne sait jamais, dit Kovask.
— Venez voir le planning de miss Buck. Cette fille est si bien organisée que nous saurons bientôt où se trouve chacune des citernes.
Kovask quitta la pièce à regret. Il lui semblait que quelque chose lui échappait. Michael fouillait ses poches avec un désespoir comique.
— Donnez-moi une cigarette.
Êtes-vous en suspension de solde ? lui demanda Kovask. Je suis obligé d’en acheter deux paquets par jour depuis que Shelby a eu la mauvaise idée de vous atteler à mes trousses.
Michael eut son rire désarmant et alluma une cigarette.
— Venez avec moi étudier le planning, dit Kovask.
Le T 589 roulait du côté de la frontière mexicaine et serait à Los Angeles le lendemain. Le U 456 se trouvait à l’entrepôt de Sacramento. La position du W 905 était moins précise. Partant de Salt Lake City il devait joindre Sacramento à une date indéterminée.
— Il est marqué vide. Maner n’est certainement pas pressé de le faire rentrer et espère lui trouver du fret en route.
— Hum ! grogna Kovask. Et si entre-temps il le faisait passer à Seattle ?
Les deux hommes se regardèrent. Michael se détacha d’eux et revint dans le studio. Kovask, voulant se débarrasser de son mégot, le suivit. Il avait vu un cendrier sur la table.
— Tiens, remarqua Michael qui lui aussi écrasait sa cigarette. Il y a un mégot de cigarillo là-dedans.
Kovask fut frappé. Il savait pourquoi il avait eu une impression de déjà vu.
— Bon sang, Michael, vous souvenez-vous de cette odeur dans l’appartement d’Herman ?
— Oui. C’est la même. Voulez-vous dire qu’Herman serait venu ici ?
Kovask avait même peur de comprendre.
— Nom d’un chien ! Noua avons tourné en rond. Maner. Herman. Il suffit d’inverser les deux syllabes … Il ne venait que tous les quinze jours et ne restait que la journée. Évidemment … Il appelait par téléphone pour donner ses instructions. Il changeait de personnalité, d’habits.
Michael était estomaqué. Schoder n’avait pas l’air très convaincu.
— Demandez à Seattle d’envoyer la photo de cet Herman en bélino.
Le chef du F.B.I. décrocha le téléphone et transmit la demande.
— D’ici une heure certainement. Vous croyez avoir trouvé votre homme ?
— Oui, dit Kovask, à la morgue.
Du poing il frappa dans la porte entrouverte et le contreplaqué se fendilla.
— Voilà. On croit réussir et on tourne en rond. Herman à Seattle, Maner ici. Le même homme. Miss Buck va certainement le reconnaître sur la photo. On est revenu au même point.
— Espérons que les wagons nous livreront leur secret, dit Michael pour le réconforter.
Kovask, trop furieux, laissa Schoder porter la bélino à miss Buck. Quand il revint sa tête était suffisamment expressive pour que le dernier doute soit levé.