L’œuvre d’un dément, ce massacre ? Probable. Mais alors pourquoi l’une des victimes a-t-elle fermé les portes et une autre, fourni l’arme ?
Franchement, Armand, tu te rappelles un Sana qui expose un mystère de cette envergure, toi ?
Je te reprends dans les grandes lignes…
Alphonse Lerat-Gondin vient me trouver avec une photo de tête de mort, au verso de laquelle, un certain Charles a écrit un message de menace. Il m’engage pour le protéger le jour de la cérémonie bidon…
Attends, voilà que ça déraille encore, que tout m’afflue triple galop. La charge des lanciers ! La chapelle, les comédiens, l’horrible mariée salope qui se fait bourrer au clair de lune dans une production « X », les gentilles petites filles tenant la traîne, la fermeture des lourdes, le tumulte, les cris, le sang qui dégouline sur la traîne de la mariée, notre ahurissement, notre tentative pour ouvrir la porte, Jérémie et moi… Nous nous portons sur l’arrière de l’oratoire afin de mater par les deux petites meurtrières qui éclairent l’intérieur. Ce que l’on aperçoit ? Un entrelacs de corps ensanglantés, palpitants… Ah ! le cauchemar ! Comment se fait-il qu’il ne m’ait point hanté la nuit dernière ? Parce que j’ai fait trois fois l’amour à Marika, tu penses ? Oui, hein ? C’est probable. Elle assure mon équilibre psychique, la Suprême…
Et je repars…
Le curé polonais qui actionne la fermeture brutale… Pourquoi ? Il en avait reçu l’ordre ? En plein « sermon » fictif. Chers époux qui que… Nimbés par l’amour… Tchloc ! Tout en déclamant, Serge la Grosse Verge, il presse le dos de la petite boîte noire. Clac ! clac ! les portes sont fermées. Celui qui a le sabre, dégaine et se met à frapper à toute volée. Supposons qu’il s’agisse de Lerat-Gondin, il a frappé sa vieille peau : tzim ! Se rue sur le faux curé : tzim ! Puis sur l’organiste : tzim ! Et après ? Les trois décollations, bon, je veux bien qu’il se soit entraîné sur des mannequins, qu’il ait chopé le coup de main. Mais lui, hein ? Comment a-t-il pu se sectionner le cigare avec un sabre ? Mettons qu’il en ait eu le colossal, le démentiel courage. Faut-il encore accomplir le geste. Il faut de la force à un coup de sabre, fût-il affûté rasoir pour couper une tronche. L’avait-il, cette force, le vieillard tremblotant, égrotant ? Mon intelligence répond que non. Alors, sa femme ? Pas davantage. Une vieille rombiasse, même transformée en furie, peut-elle tuer trois hommes en quelques minutes et se trancher le col ? Non ! Non ! Non ! Il y a autre chose ! Ça s’est passé différemment que nous l’avons cru !
Bon, oublions le couple. Le gars Grokomak ? C’est costaud, un Polak qui se traîne un chibre aussi infernal. Pourquoi aurait-il agi de la sorte ? Il n’était pas dingue, lui ! Malgré tout, il a fermé les portes. Et si ce n’est lui, qui d’autre ? Valentin Le Ossé, freluquet, musico, gentil pédoque ? Lui non plus n’aurait pas eu la force. Et pourtant, il a apporté le yatagan.
Je te répète à perpète : cette affaire est in-com-pré-hen-sible. Tu peux la tourner, retourner, c’est une énigme comme y en a encore jamais eu en littérature. La mère Gaga, le Conan d’huile, le Stanislas-André, le Si mais non, les autres : les Ricains, les Angliches, les Belgiums, les Teutons, personne n’a jamais échafaudé un puzzelage pareil ! Le cerveau qui concocte ça, crois-moi, faut que la Science l’achète en viager et qu’elle lésine pas. Y aura des surprises à la mort de son propriétaire. On fera une vache enjambée vers la Connaissance, mon petit loup.
Toujours est-il que si tu pouvais lire la fin du présent ouvrage et me la téléphoner, tu me rendrais service. Pas le tout de déconner : faut résoudre !
Un jour, je laisserai tout en rideau, je pressens. L’Antonio, poum ! au tas ! Les naseaux dans son assiettée de blanquette de veau ! De profundis (ou douze, mais j’irai pas plus haut). Et l’éditeur marle, toujours soucieux d’écrémer un peu de fraîche par ces temps pernicieux, de publier néanmoins le manusse pas fini. Blabla liminaire : « À la mémoire du Tantonio, chers lecteurs et trices, nous avons cru, bien que cet ouvrage reste inachevé… » Si bien que c’est le public qui le finira, mon dernier. Chacun à sa guise, selon sa pauvreté d’invention.
Oui, oui, ça, je le vois gros comme la basilique Saint-Pierre de Rome ! Vous pigerez alors, mes nœuds, les duretés de ce métier, tout son héroïsme. L’abnégation qu’il faut pour se lancer dans des inventeries échevelées, des coups de bite et de théâtre infernaleux. Vous vous direz : « Merde, l’Antoine, mine de rien, il s’en trimbalait dans le cigare. Ça paraissait fastoche, ses oeuvrettes, rédigées coin de table ou sur abattant de gogues ; mais ça s’écrivait pas au magnétophone, comme font certains. » Faut plus être là pour avoir raison.
Regarde M. Barre, la présence du gars depuis qu’il fait plus rien !
Il a plus à agir, ni à penser. Juste à être, comprends-tu ? Qu’il la boucle, les autres diront le reste. Mais si un jour, par malheur pour lui, il arrive « aux affaires » comme disent les pudiques, il va comprendre sa douleur, Babar. Forcé d’agir, il cessera d’être un gros toutou de mythe. Un mythe dans les biches, comme je dis puis souvent !
Je suis en pleine gamberge quand je vois ressortir Marika de chez le boulanger. Aussi sec, elle s’enquille chez l’épicemard. Ces gens du Nord, la conscience professionnelle, l’application, la persévérance, tu peux leur faire confiance.
Moi, je devrais aller vaquer aussi, questionner du monde. Mande pardon, monsieur, est-ce vous connaîtriez-t-il les époux Lerat-Gondin, dont au sujet desquels… ?
Je devrais, mais je reste le fion soudé au cuir de ma Maserati, m’enfonçant dans une sorte d’ascèse. Je m’obstine à penser ; plus exactement, c’est ma pensée qui refuse de lâcher l’os. Elle veut pas se laisser distraire. Elle me prend par les deux oreilles, me force à baisser la tête jusqu’à tremper mon pif aquilin dans le mystère encore fumant.
Et bon, pour lui filer le train, je me dis : « Chaque année, depuis deux lustres (ou dix lampes de chevet), les foutraques de Lerat-Gondin simulent leur mariage. C’est devenu une sorte de culte. Sans doute était-ce le mari qui l’entretenait, lui qui idolâtrait son vieux fagot d’os. L’amour aveugle. Il aimait cette morue, la voyait princesse de rêve. Amour de jeunesse, m’avait-il confié. Bon, t’écarte pas, pompier ! Dix années de suite, au 10 novembre, y avait reconstitution de la cérémonie. Faux maire, faux acte de mariage, faux prêtre, mais vrai musico. Une variante au cours de ces dix années : ils ont dû changer le comédien interprétant le maire. Mais à cela près, tout a continué comme par le passé. Et puis cette année, c’est l’effroi, c’est l’apocalypse. Une tuerie abjecte. La noce finit dans des flots de sang ! Et ma pomme, la gamberge princière, les cellules dignes d’Einstein (Bébert pour les dames) de me poser à brûle-gueule (ou parfum, ou pourpoint) la question ci-dessous, j’ouvre les guillemets :