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On passe devant la loge, aucun signe du concierge. J’ose une remarque :

— Vous partez au travail de bonne heure…

— J’aime bien arriver tôt. Après, il y a tout le monde, le téléphone, les réunions… Au moins à cette heure-là, je sais que je suis tranquille pour avancer efficacement. Mais vous êtes matinale, vous aussi…

— Pour les mêmes raisons que vous. Je m’organise avant de rencontrer les gens.

Nous traversons la cour. Il m’interroge :

— Et vous êtes dans quelle branche ?

— Au service du personnel, dans une entreprise de fabrication de matelas haut de gamme. Et vous ?

— La gestion de serveurs informatiques.

Je tente une exclamation admirative, mais ça ressemble plus au râle d’une poule qui agonise après s’être fait rouler dessus par un tracteur. Il s’arrête devant la porte du garage.

— Je suis sincèrement heureux que nous soyons voisins. J’espère que nous nous reverrons vite.

C’est sa façon à lui de me dire au revoir. Son sourire est parfait, un équilibre idéal entre le mouvement des lèvres, les fossettes et les dents impeccables qui lui donnent un côté fauve. Absorbée dans sa contemplation, je mets quelques instants avant de lui répondre :

— Oui, bien sûr, excellente journée.

Il tourne les talons et je sors de la cour.

La rue me fait l’effet d’un bain vivifiant. Je plonge dedans avec délice. Enfin la vie — même s’il est encore trop tôt pour que les enfants arrivent à l’école. En marchant jusqu’à l’arrêt de bus, je repense à mon voisin. Pourquoi ne suis-je pas tombée sur un homme comme lui ? Qu’est-ce qui fait que l’on se retrouve avec certaines personnes plutôt qu’avec d’autres ? Quels sont les critères, les facteurs qui nous rapprochent ou nous éloignent ? Les femmes peuvent-elles bâtir leur existence en échappant à la quête de l’homme de leur vie ? Il y a quelque chose d’essentiel à découvrir à travers ces questions. Quelle aurait été ma vie avec Romain ? Je serais devenue Marie Dussart, puisqu’il est aussi d’usage que nous perdions notre nom au profit de celui à qui l’on se donne. Nous habiterions peut-être ici, avec deux enfants qui se feraient gronder par M. Alfredo s’ils tentaient de grimper aux arbres de la cour. Mais qui sait ? Derrière la façade avenante et élégante de ce monsieur se cache peut-être un monstre, qui m’aurait fait autant de peine que Hugues, plus étant impossible. Il m’aurait trompée, lui aussi. Il m’aurait menti, et peut-être même m’aurait-il abandonnée dans ma vie mais en m’obligeant à rester sa femme pour préserver les apparences auxquelles il attache visiblement beaucoup d’importance. Existe-t-il sur Terre un homme dont on n’ait pas à se méfier ? Je suis prête à donner dix ans de ma vie pour obtenir un « oui » ou un « non » fiable et garanti, si possible par Dieu en personne. Et je veux bien redonner cinq autres années de ma misérable existence si on m’indique en plus l’adresse du bonhomme. Au moins le code postal.

15

En arrivant au travail, dans le hall d’accueil, j’ai entendu « Chaud devant ! » et j’ai eu juste le temps de reculer pour laisser passer Pétula qui faisait la roue. Je les imagine bien à l’opéra, beugler « Chaud devant ! » chaque fois qu’ils font une figure…

Même pas essoufflée, Pétula retombe impeccablement sur ses jolis petits pieds fins et me demande :

— Bonjour Marie, tu vas mieux ?

— Je n’étais pas malade, j’ai déménagé. Il faut d’ailleurs que je te donne ma nouvelle adresse et mon nouveau portable.

— Ben dis donc, c’est le grand ménage ! On n’est pourtant pas encore au printemps !

En prévenant Pétula, je sais que toute la société sera au courant dans la matinée. J’enchaîne :

— Et ton audition ?

Comme chaque fois qu’on lui parle de danse, Pétula s’anime comme une adolescente survoltée.

— Ils veulent me revoir samedi prochain ! On n’est plus que quatre filles en lice. On était plus de soixante au départ !

— Excellent ! Croisons les doigts. Ne va pas te blesser cette semaine.

À cette heure-là, la plupart des bureaux sont déserts, mais les quelques collègues déjà présents me saluent tous. Le contraste est saisissant. Fini l’indifférence, j’ai désormais droit aux grands signes, aux sourires, et tout le monde connaît mon prénom. Je vais pouvoir sortir un album de chansons et une ligne de vêtements. Mon rêve serait d’avoir une sonnerie de téléphone : « Vas-y Marie, fous-y son avenant dans le… Dring ! Dring ! » Ça fait peur.

Mon bureau me semble plus petit. Peut-être parce que j’ai emménagé dans un appart très grand. Comme les poissons rouges, je m’adapte à mon environnement et je me sens à l’étroit dans ce bocal-là. À moins que ce ne soient ce fourbe de Deblais et son sbire qui aient rapproché les cloisons de quelques centimètres pendant mon absence. Ils vont réduire mon espace peu à peu, en douce, jusqu’à ce que je sois prise entre les deux parois de verre, façon œuvre d’art ou vieil herbier. Il faudra que je soigne ma tenue et ma pose le dernier jour.

Dans ma boîte mail, je découvre justement un message de Deblais qui me demande de préparer un tableau récapitulatif avec toutes les caractéristiques des contrats des employés et une liste de critères à isoler. Le message suivant est de Notelho, qui me prévient qu’il passera me voir ce matin pour vérifier l’avancement du tableau. Je les adore ces deux-là dans leur petit numéro pour nous mettre la pression. Que comptent-ils faire de ce tableau ? Ils voudraient traquer les points faibles des contrats de chacun d’entre nous qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Et c’est à moi que ces grands stratèges demandent de l’aide. L’ironie de la situation a quelque chose de savoureux. J’aime bien voir des abrutis au travail. Ils peuvent compter sur moi !

Au milieu des autres messages pros, j’en repère huit qui sont personnels. Tous proviennent de copains que je fréquentais avec Hugues. On dirait que c’est ce week-end qu’ils ont découvert que je m’étais fait éjecter. J’ouvre le premier : « Ma chère Marie… » Venant d’un type qui sait à peine aligner trois mots, je m’attends au pire et, en lisant, je ne suis pas déçue. « Je suis bien peiné de cette rupture, bla-bla, vous faisiez un beau couple, bla-bla, mais parfois la vie, bla-bla… » Je ne vais même pas lire jusqu’au bout. Le suivant est presque un copier-coller. Ils ont dû organiser un atelier d’écriture sur le thème : « Présentez vos condoléances à l’ex de votre pote dont vous n’aviez pas grand-chose à faire. » Je les imagine tous, assis autour d’une table, se mordillant le bout de la langue pour ne pas dépasser en faisant leurs coloriages au milieu des bières. Heureusement que les collages ne passent pas par mail, sinon j’étais bonne pour les mots en nouilles et les phrases en laine de récupération. Je leur mets une note de 4 sur 20. Je salue l’effort, mais je sanctionne l’absence d’argumentation sur le fond, et l’orthographe doit absolument être travaillée. Le passage en sixième est soumis à l’amélioration des résultats. Non mais franchement…

Deux grandes tendances se dégagent : sur les huit messages, il y en a cinq de mecs, tous des potes de Hugues, pour qui ce mail est clairement une lettre d’adieu polie mais qui n’appelle aucune réponse et plus aucun contact ultérieur. Cela me convient parfaitement. Les trois autres viennent de leurs épouses. C’est plus chaleureux, plus long, moins formel, et on sent qu’elles compatissent réellement. Et vous avez bien raison les filles, car vous serez peut-être les prochaines à vivre mon enfer ! Surveillez bien vos mâles !

Seul le petit mot de Floriane me touche vraiment et me donne envie de lui parler. « Marie, qu’est-ce qui s’est passé ? J’espère que tu tiens le choc. Ton portable ne répond même plus. S’il te plaît, appelle-moi. Je pense à toi, je t’embrasse. Flo. »