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Encore d’autres photos d’enfants, à l’école, en vacances, dans le jardin. Je comprends qu’ils prennent autant de place dans la vie des parents. Moi qui suis proche de Caro, je sais qu’elle et Olivier font quasiment tous leurs choix de vie en fonction d’eux. Je trouve cela touchant. Comme un couple d’oiseaux qui bâtirait son nid pour que leurs oisillons soient en sécurité, avec une belle vue.

— Olivier est sur la terrasse. Il s’est mis en tête d’installer un store.

— J’y vais.

Ma sœur et son mari ont toujours des choses à faire. Rarement ensemble, à bien y réfléchir, mais le plus souvent l’un pour l’autre. Je ne sais pas s’ils choisissent ce qu’ils font de leur existence mais ils ne s’ennuient pas ! Ne pas avoir le temps de se poser de questions est peut-être un gage de bonheur…

Olivier est perché sur un escabeau, en t-shirt malgré le froid, une visseuse à la main. Il descend m’embrasser.

— Hello Marie. Alors, ton moral ? Tu remontes la pente ?

— Il me faudra un peu de temps. Et toi ?

Il me désigne directement son store :

— J’en bave un peu parce que je suis tombé sur le chaînage en béton pile à la hauteur où je veux fixer mon support. Tant pis ! On va faire avec. Mais du coup, je ne vais pas pouvoir finir cette semaine. C’est pas grave. Ça nous protégera du soleil l’été, et même des petites averses. On pourra manger dehors plus souvent !

Contraste saisissant. On se donne de nos nouvelles, je lui parle de ma vie à la dérive et lui de son store. Chacun pourrait développer son sujet pendant des heures. Je constate une chose : je suis bien incapable de comprendre ce dont il me parle. Qu’est-ce qu’un chaînage ? Pourquoi est-ce un problème ? Et dans quel sens met-on les gros tubes en plastique gris qu’il s’apprête à enfoncer dans les trous déjà percés ? Et lui, est-il capable de comprendre ce qui m’arrive ? Saisit-il mes tourments ou se dit-il simplement que mon homme m’a virée et qu’il faut que j’en trouve un autre rapidement, exactement comme un véhicule d’occasion qui doit se retrouver un propriétaire pour éviter de finir à la casse ? Deux façons d’envisager le monde.

En remontant sur l’escabeau avec son outil à la main, Olivier me demande :

— Ça ne t’ennuie pas si on déjeune rapidement ? En début d’après-midi, je voudrais emmener les garçons faire du vélo. Ils ont besoin de bouger…

— Aucun problème, c’est déjà gentil à vous de me recevoir.

Olivier interrompt son geste.

— Marie, te voir ne nous demande aucun effort. Nous sommes contents de t’accueillir. Tu comptes beaucoup pour nous. Et les gamins t’adorent.

Je suis touchée. Surprise et touchée. Ce petit témoignage d’affection me fait l’effet d’une averse en plein désert : tout refleurit, mais malheureusement pas pour longtemps.

Quand Olivier disait que lui et ses enfants allaient manger vite, c’était un euphémisme. Ils ont englouti les trois quarts de la viande et de la purée alors que Caro et moi avions à peine commencé. Trois fauves affamés. Ils ne mâchent pas, ils avalent. À croire qu’ils ont des dents jusque dans l’estomac. Ils ont chapardé des morceaux de pain et de fromage et se sont sauvés en mettant des miettes partout. Pendant qu’ils se préparaient, de la cave au premier étage, ils se hurlaient des instructions pour ne pas oublier je ne sais quel ustensile indispensable à leur grande aventure. L’impression d’être dans une base en état d’alerte juste avant un raid pour aller sauver le monde. Les enfants sont venus chacun à leur tour voir Caro parce qu’il manquait ses gants à l’un et ses lunettes de soleil à l’autre. Les deux accessoires étaient rangés à leur place et Caro les leur a donnés en les embrassant presque contre leur gré tellement ils étaient pressés de filer.

Quand ils ont disparu pour de bon, on est restées toutes les deux dans un silence reposant. Le calme après la tempête. Caro m’a simplement souhaité « bon appétit ». On s’est souri et nous avons déjeuné comme des gens civilisés, sans parler tout de suite. On ne peut manger en silence que lorsque l’on est à table avec de vrais proches. C’est même à cela qu’on les reconnaît. Avec qui peut-on partager un repas sans rien dire, un simple sourire aux lèvres ? Le seul plaisir d’être ensemble, côte à côte. Pas d’obligation de conversation, pas le devoir d’occuper le terrain social en étalant des propos. Voilà bien longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion d’être tranquilles, toutes les deux. Ces repas-là sont aussi propices aux questions très personnelles. Ça tombe bien.

— Caroline, toi qui vis avec trois hommes, je peux te poser une question ?

— Si tu n’en as qu’une à poser sur ce sujet, c’est que tu sais des choses que j’ignore !

On rigole.

— Pourquoi ça marche entre Olivier et toi ?

Elle paraît étonnée.

— Pourquoi ça marche ? Ma foi, je n’en sais rien. Je ne sais même pas si ça marche. On est bien tous les deux, jour après jour, mais tu trouveras certainement beaucoup de gens pour dire que notre couple ne vaut rien. Je ne me pose pas ce genre de question. On avance ensemble, on est d’accord sur la plupart des choses — sauf la cuisine et l’utilisation des clignotants ! — , et voilà.

— Comment as-tu su que c’était lui le bon ?

— Je ne sais pas. Je ne sais même pas si c’est le bon. À nos âges et étant donné ce que l’on a déjà traversé, j’aurais tendance à dire que l’on a des chances de finir notre chemin ensemble, mais je me méfie des jugements définitifs. Quand j’étais jeune, beaucoup de mes copines se faisaient le portrait de l’homme qu’elles espéraient. Elles dressaient la liste des critères de sélection et comparaient leur schéma idéal aux garçons qu’elles arrivaient à attraper. Les pauvres étaient souvent déçues ! Moi, sans doute à cause de ce qui est arrivé à maman, je n’attendais rien des hommes. Je n’en cherchais pas et je suis tombée sur Olivier.

— Qu’est-ce qui t’a plu chez lui en premier ?

Elle marque une pause en prenant le temps de boire une gorgée d’eau.

— En y réfléchissant, je crois que ce que j’ai d’abord remarqué, c’est sa faculté à passer à l’action dès qu’il a pris une décision. Il est comme ça. S’il veut faire, il fait. Il a commencé à me plaire dès que je me suis aperçue de ça.

— Tu le comprends toujours ?

— Je ne suis pas certaine de saisir ta question…

— Est-ce que tu as trouvé le mode d’emploi ?

Elle éclate de rire.

— Je ne sais même pas s’il y en a un ! J’ai renoncé à tout comprendre. Tu sais, je vis au milieu de trois mâles. Le plus souvent, je me dis que je ne pige rien à leur façon de faire, mais je dois bien admettre qu’en général ils s’en sortent. Alors que moi, j’essaie toujours de comprendre, de réfléchir, d’expliquer et, régulièrement, je suis à côté de la plaque. Le tout est de ne pas se tromper dans la répartition des domaines de compétence. Olivier se débrouille très bien sur certains secteurs et moi sur d’autres. Il fait pour moi et je fais pour lui. On fait confiance à l’autre quand on se sent dépassé.

— Et en voyant tes enfants grandir, comprends-tu les mécanismes qui font d’eux des hommes ?

— En voilà une question. Tu ne vas pas te reconvertir en psy au moins ?

— Je cherche les réponses partout où je peux.

— Les deux jeunes lions détestent qu’on leur rappelle cette vérité, mais le fait est qu’on les a fabriqués. On les aime, je lave leur linge, on les nourrit, Oliver les dresse parfois. Je ne sais pas s’il y a des mécanismes qui font d’eux des hommes. Les hormones, leur instinct, leur potentiel, leur personnalité… Beaucoup de choses entrent en ligne de compte. Ils sont encore jeunes même s’ils jouent les mâles. La voix grave, les poils, les trucs qui vont vite, les filles… Ils commencent déjà à appliquer les règles de leur espèce, à l’école, dans le travail, en jouant. Mais laisse-moi te confier un secret. Tous les matins, lorsque je les réveille, avant qu’ils n’enfilent leur costume de garçons, je vois des petites créatures dont on n’est pas si différentes. Souvent je me dis qu’on leur ressemblait beaucoup. Avant de faire les cadors avec leurs petits biceps et leurs abdominaux, quand ils émergent de leur lit, ils bougent leurs bras comme des crustacés leurs pinces, lentement, maladroitement. Ils sont touchants quand ils n’ont pas leur déguisement de super-héros. Souvent, je me dis que la vie les oblige, eux aussi, à adopter une certaine attitude, à se comporter d’une façon très codifiée. On doit être minces, ils doivent être forts. On est condamnées à assurer le quotidien, ils sont condamnés à réussir. Si dans un couple, dans une famille, on arrive à abandonner ces principes prémâchés et à n’agir que pour faire plaisir à l’autre, alors on a une chance d’être heureux. Pour aimer les hommes et les accepter, il faut garder le contact avec ce qu’ils sont au-delà des allures qu’ils se donnent.