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Nous restons silencieuses un moment. J’ose demander :

— Tu n’aimais pas Hugues ?

— Je ne le sentais pas trop mais tu l’avais choisi. Est-ce que tu te souviens de ce qui t’a plu chez lui, la première fois ?

Je réfléchis.

— Personne ne l’impressionnait, il se sentait à l’aise partout. Je suppose que j’ai pris cela pour une marque de courage et de puissance alors que ce n’était que de l’arrogance et de l’inconscience. C’était juste une grande gueule sans rien derrière, un donneur de leçons.

— Je te connais, Marie, j’espère que tu ne comptes pas renoncer à faire ta vie avec quelqu’un parce que tu es d’abord tombée sur ce pauvre type…

— Je n’ai plus l’âge des débutantes… Je sais des choses. Croire à l’amour et ses bienfaits va être difficile pour moi. Le genre masculin est quand même sacrément compliqué…

— Je suis d’accord. On ne fonctionne pas du tout de la même façon. Je ne comprends pas pourquoi Olivier n’arrive toujours pas à vider ses poches avant de mettre son linge au sale alors que je le lui ai demandé des centaines de fois. Je ne sais pas à quoi il pense lorsqu’il pose les chemises de cérémonie des gamins qui sortent du pressing sur le sac de charbon de bois. Je n’arrive pas à saisir pourquoi il a les yeux qui brillent devant un assortiment de vis en promotion plus que devant un parterre de fleurs. Moi, j’aime les canards parce qu’ils sont fidèles à leur conjoint toute leur vie, et lui les aime pour leurs magrets. On est différents, c’est sûr. Et je ne te dis même pas ce que je me pose comme questions depuis que j’ai découvert, voilà quinze ans, qu’il parlait à son zizi… Mon Dieu, je n’avais jamais avoué ça à personne !

Nous éclatons de rire ensemble, et elle ajoute :

— Tu sais Marie, la vie est loin d’être parfaite avec lui, mais je suis certaine qu’elle serait vraiment moins bien s’il n’était pas là.

29

Je suis impatiente d’arriver au bureau, mais pas pour me mettre au travail. Je suis surtout curieuse de croiser mes suspects. J’ai même hâte. Je viens de vivre mon pire samedi soir depuis celui où j’ai cru que j’avais perdu la vue parce que l’embout du flacon de shampoing avait sauté et que j’ai tout pris en pleine figure — trois heures à vivre à tâtons alors que Hugues se moquait de moi. Il n’avait même pas arrêté de regarder sa série à la télé pour m’aider. Dire qu’à l’époque, je ne lui en avais pas voulu… Mais puisque le temps de faire les comptes a sonné, ce souvenir vient gonfler l’addition. Les hommes ont bien raison de nous reprocher de ne rien oublier. On est comme ça. Et le samedi soir que je viens de passer, je vais m’en souvenir jusqu’à la fin de mes jours.

Les probabilités plaident pour une présence du coupable sur mon lieu de travail. Celui à qui je dois mon envie de mourir dans un hall de gare aura peut-être une lueur de honte dans le regard, ce qui me permettra de le démasquer. D’après Pétula, tout le monde est là, sauf Émilie. Ce n’est pourtant pas son genre d’arriver en retard.

Alors que je traverse le bureau paysager, Valérie me fait signe. Ses gestes pour attirer mon attention se veulent discrets, mais tout le monde les a néanmoins remarqués.

— Bonjour Valérie. Qu’est-ce qui se passe ?

Elle parle fort pour être entendue de tous en me montrant une feuille de calcul sur son ordinateur :

— Alors tu vois, ici, j’ai un quantitatif qui ne correspond pas au prévisionnel sur les frais de déplacements par poste…

Elle ajoute à voix basse :

— Approche-toi et fais semblant de t’intéresser, j’ai une idée…

— À quel sujet ?

— J’ai trouvé le moyen de découvrir ce qu’il y a dans le dossier.

— Excellent.

— On ne va pas chercher à voir les documents, on va s’arranger pour que Deblais nous dise lui-même ce qu’il y a dedans.

Je suis dubitative.

— Quel est ton plan ?

— À ton avis, que pourrait-on découvrir de pire dans ce dossier ?

— Un plan de délocalisation total, avec à la clé une fermeture de ce site et un licenciement pour chacun de nous.

— J’en suis moi aussi arrivée à cette conclusion. Alors voilà : on rend une petite visite à Deblais sous un prétexte quelconque — je veux bien m’en charger. Je tombe à genoux dans son bureau et je me roule par terre en me tenant la tête. Je gémis aussi, de plus en plus fort. Je fais comme si j’avais été frappée par une vision, une bonne grosse prémonition. Soudain, je me fige et, avec un regard de malade, je lui dis que j’ai un flash, que je vois notre boîte fermer et tout le monde pointer au chômage. Je vois la misère, les pleurs, des pendus, un raton laveur sacrifié dans la salle de réunion… À sa réaction, on saura si on a vu juste !

Je regarde Valérie qui, comme un chien d’arrêt avec sa patte, pointe toujours la feuille de calcul dont je n’ai rien à faire. Elle frétille littéralement à cause de son idée géniale et me demande :

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

— Écoute, je suis tentée de te dire que c’est une excellente idée rien que pour assister à la scène, mais dans ton intérêt et le nôtre, je crois qu’il serait préférable de trouver quelque chose qui ne repose pas sur le paranormal…

— Non, non, t’as pas compris ! Je fais semblant. Je n’ai pas eu de vision. Je ne suis pas voyante. Je fais semblant pour lui faire croire !

La NSA va mettre une photo de plus sur Internet, avec une légende très légèrement modifiée : « Certains humains sont même moins intelligents qu’une gerbille ivre morte : regardez cette autre femme. »

— Valérie, je t’aime très fort, mais tu dois me promettre de ne pas le faire.

— Pourquoi ? Il sera tellement surpris qu’il va se trahir. Il va flipper !

— C’est certain et, pour une fois, je le comprends.

— Qu’est-ce que je risque ?

— Soit Notelho surgit et t’asperge d’eau bénite, soit ils te font interner. L’un n’empêche d’ailleurs pas l’autre.

Elle semble déçue.

— Tu es certaine que c’est une mauvaise idée ?

— Absolument. Continuons à chercher. Je salue néanmoins ton imagination et ta faculté à tout envisager, c’est une chance de t’avoir dans l’équipe.

Mon compliment atténue sa déception. Elle semble réconfortée. Ouf, je m’en sors bien. Elle est comme ça, Valérie, du genre à passer deux ans à apprendre le langage des signes pour celui qu’elle aime avant de se rendre compte qu’il est aveugle et pas sourd. Mais elle s’y remettra avec la même énergie et forte d’une fascinante bonne volonté. Rien que pour ça, je la respecte et l’envie infiniment.