Qu’est-ce que je fais ? Je pleure ? Je la prends dans mes bras ? Je la prends dans mes bras en pleurant ? Mais comme elle est grande, je vais me coincer la tête dans ses seins qui sont effectivement très jolis…
— C’est pour me dire cela que vous êtes venue ?
— Je crois qu’à défaut d’effacer la peine qu’il vous a faite à cause de moi, cela vous aidera à passer à autre chose. Je suis curieuse de savoir s’il va essayer de reprendre contact avec vous. Va-t-il oser ? Ou s’abstenir, par fierté ? Ce genre de mec ne supporte pas d’être seul. C’est une atteinte à leur image. Ils le vivent comme une honte. Va-t-il être assez veule pour tenter de vous récupérer ? Ce petit foireux est-il une baudruche remplie de bassesse ou d’orgueil ? Dans tous les cas, qu’il éclate ! J’espère qu’il ne vous a pas trop abîmée. Vous méritiez mieux que lui.
— Merci, Tanya.
Qu’est-ce que je viens de dire ? Deux minutes plus tôt je veux la trucider, et maintenant je la remercie ? Elle semble émue et ajoute :
— Vous le savez sans doute mieux que moi, mais Hugues n’est pas un homme bien. Il est allé jusqu’à faire disparaître le petit chat que je m’étais acheté en emménageant avec lui. Il n’en voulait pas mais j’en rêvais depuis que je suis petite. Mes parents avaient toujours refusé. Il était tout mignon. Ce salaud s’en est débarrassé. Il m’a raconté qu’il s’était sauvé mais je sais qu’il ment. Et ce n’est pas tout : pas plus tard que samedi dernier, il a voulu organiser une fête. Il m’a déguisée en prostituée pour m’exhiber à ses copains. Eh bien vous savez quoi ? Je crois qu’il existe une justice là-haut parce que tout le monde a été malade — moi aussi d’ailleurs. C’était atroce mais j’y vois un signe du destin.
Je suis mal. Je suis très mal. Ma conscience vient d’entrer en fusion. Je vais fondre sur ce trottoir, face à cette fille vis-à-vis de qui je nourris tout à coup un énorme sentiment de culpabilité. Je vais me replier mollement sur moi-même, comme une poule en chocolat de Pâques oubliée sur la plage arrière d’une voiture garée en plein soleil. Je pique du bec et j’ai la crête qui dégouline sur mes œufs. Le résultat s’annonce moche car je suis pralinée.
— Je ne sais pas quoi vous dire, Tanya.
— Dites-moi simplement que vous ne m’en voulez pas. Dites-moi que vous ne m’associez plus aux actes révoltants dont vous avez été victime de sa part.
— Je ne vous en veux pas. Vous n’avez rien à voir avec ce type.
— Souhaitons-nous bonne chance. Nous aurons vécu toutes les deux la même mauvaise expérience. Nous aurons partagé ce sale bonhomme. On forme presque un club !
— Vous avez mis un mois à comprendre ce que je n’ai pas voulu voir en dix ans. Vous êtes non seulement beaucoup plus belle que moi, mais j’envie aussi votre force de caractère…
— Ne m’enviez pas, Marie, nous sommes toutes égales face aux hommes. Vous avez des atouts que je n’ai pas et, si je pouvais, je me retirerais sans hésiter ce que tout le monde prend pour des avantages… Nous sommes toutes convaincues que les mecs sont ce qui peut nous arriver de mieux dans notre vie. Mais ce n’est pas toujours vrai. Voilà notre malédiction.
Elle me sourit en s’efforçant de masquer une émotion que je sens sincère. Elle bat des paupières et change de sujet :
— Tenez, je vous laisse ma carte. Vous pouvez la jeter ou la garder. Et maintenant, je file. Merci de votre temps et navrée de vous avoir dérangée, dans votre vie comme dans votre travail.
— Merci à vous, Tanya. Grâce à vous, mon expérience avec Hugues est déjà un souvenir moins douloureux. Il nous aura permis de nous rencontrer.
Elle m’embrasse. Spontanément, chaleureusement, elle se plie en deux et me fait une bise. Ça me retourne. Je la globiche à mort. L’idée qu’une princesse puisse faire un bisou à une otarie avec autant de gentillesse me bouleverse. Je vais battre des nageoires de joie.
On s’est quittées comme ça, sur le trottoir. En regardant son élégante silhouette remonter en voiture, je suis traversée d’émotions aussi violentes que contradictoires. J’ai volé le chat de quelqu’un que je respecte. Elle confond la justice divine et les laxatifs. Elle file ses cartes de visite à des otaries. Après cette rencontre, je vais avoir du mal à porter des jugements définitifs sur les gens. Bon, c’est pas tout ça, mais je dois rentrer au cirque.
40
Certains jours, autour de vous, tout se met à bouger comme si la terre tremblait. La sagesse populaire prétend qu’en cas de changement dans votre vie, les événements vous tombent dessus en série, bons ou mauvais. Je l’ai souvent constaté chez les autres, mais cette fois, le cyclone est sur moi. Mon tour est arrivé. Quelque chose me dit que je vais bien la sentir, la rafale du destin. Ma petite barque dans le brouillard va de nouveau tanguer.
Encore chamboulée par ma rencontre avec Tanya, je suis allée voir les garçons pour leur parler du dossier bleu bouclé dans l’antre du démon. L’idée que Deblais manigance un vilain tour a tout de suite trouvé un écho auprès du trio. Alexandre m’a gratifiée d’une moue qui signifiait clairement : « Je t’avais bien dit qu’il préparait un sale coup pour nous dégager. » Kévin a immédiatement été tenté par la perspective de jouer un tour de cochon au petit chef, et Sandro n’a pas été en reste. Lui mettre une patate dans le pot — ça me fait toujours drôle de dire ça — et lui ruiner sa voiture ne l’a pas calmé. Il s’est approché de moi et m’a déclaré d’une voix suave :
— Compte sur moi pour faire tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider. Ça nous fera un deuxième secret…
Combien de secrets faut-il partager avec un homme pour qu’il devienne celui de votre vie ? Un tour gratuit au bout de trente tickets ? Je songe à ce que Florence et Valérie m’ont confié. J’observe Sandro et je le trouve émouvant.
Avant le déjeuner, Émilie est venue me chercher. Je lui ai raconté la visite de Tanya, elle était bluffée. Par contre, je l’ai laissée partir seule au repas avec les filles.
— Tu es sûre de ne pas vouloir nous accompagner ?
— Certaine.
— Tout va bien ? Pas trop secouée ?
— Ne t’en fais pas. En plus, avec toutes ces histoires, je n’ai pas fait grand-chose ce matin.
— Tu te souviens que cet après-midi je suis aux rencontres interprofessionnelles à la chambre de commerce ?
— Tant mieux ! Va donc prendre une bonne bouffée d’air frais ailleurs, cela te fera le plus grand bien. On s’appelle ce soir ?
— Comme d’hab ! Compte sur moi !
Je la regarde s’éloigner. J’attrape la carte de visite de Tanya que je fais tournoyer entre mes doigts. Tanya Malone. Quel nom ! Et son numéro de portable se termine par 90 60 90. Ce qui doit correspondre à ses mensurations. Ça fait rêver. Vous imaginez si c’était le cas pour chacune d’entre nous ? En tant que poule en chocolat fondue, mon numéro s’achèverait par 10 32 135. Fascinée, je prononce son nom à haute voix : Tanya Malone. Je recommence avec l’accent anglais, puis l’accent russe.
— Mon nom est Malone, Tanya Malone.