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Avec mon accent chinois pourri, ça rend moins bien. Son allure et un patronyme pareil pourraient convenir à un top model ou une présentatrice d’un show à la télé américaine. Jeter sa carte ou la garder ? La garder, assurément, au moins pour me prouver que je n’ai pas rêvé notre rencontre. Je vais lui envoyer un message pour la remercier de sa démarche qui n’en finit pas de m’impressionner. Dorénavant, sauf pour la taille des jeans, je vais prendre exemple sur les belles valeurs de l’ex-maîtresse de mon mec. C’est ce qu’on appelle avoir de l’ouverture d’esprit.

Pour éviter de me plonger trop vite dans le fichu tableau, j’attrape la pile de courrier déposée par Pétula. J’y trouve les habituelles communications officielles liées à notre convention collective, des propositions de formations plus ou moins farfelues en pagaille, des offres de séminaires de motivation et une lettre simple, sans en-tête. Je la décachette en premier. Mon cœur saute deux battements. Je reconnais le pliage caractéristique de la feuille ainsi que la police utilisée pour la taper. Toujours pas de signature. Je suis surprise. Je ne m’y attendais pas. Pas ici. Je me renverse au fond de ma chaise. J’inspire profondément. La lettre a cette fois été expédiée par la poste, à mon adresse professionnelle. Avec le système de code d’affranchissement, il n’est pas possible de savoir d’où elle a été envoyée. Mon auteur mystère s’est-il éloigné ? Veut-il brouiller les pistes parce qu’il habite sur mon palier ou qu’il travaille ici ? La lettre est plus longue. Pour la première fois, je n’ai pas peur du courrier lui-même, mais de ce qu’il peut annoncer.

« Chère Marie,

« Je te dois des excuses et des explications. Je suis sincèrement désolé de ne pas avoir pu te retrouver comme prévu à la gare. Pourtant j’étais présent. J’étais là, non loin de toi. Quelques minutes avant l’heure convenue, je suis arrivé et je t’ai vue. Je suis resté jusqu’à ton départ du grand hall. Je n’ai pas été capable de venir à toi. Tu semblais attendre tellement que j’ai craint de ne pas être à la hauteur de tes espoirs. Je pense comprendre ce que tu traverses. À présent, je me dis qu’après ta rupture, j’aurais dû te laisser du temps, mais j’étais trop pressé. J’ai sans doute eu tort de brûler les étapes sans tenir suffisamment compte de ce que tu vis. Samedi, lorsque je t’ai observée, j’ai vu tes larmes, j’ai senti ta colère. Je me suis détesté pour ne pas avoir eu le courage de venir te prendre dans mes bras lorsque tu semblais si malheureuse. Je sais que tu en veux aux hommes, et personne ne peut t’en blâmer. Hugues était un abruti qui déshonore notre espèce. Dans les jours qui ont suivi, je t’ai encore observée, parfois de près, et je t’ai sentie trop remontée, prête à bondir, toutes griffes dehors. Si je me découvre maintenant, tu risques de ne même pas me laisser ma chance. Je suis assez fort pour t’aimer, mais je n’ai pas les moyens de payer pour celui qui t’a fait souffrir avant. Alors pardonne-moi, mais je dois encore rester caché quelque temps, en te suppliant de me faire confiance. Je me doute que l’incertitude n’est pas le plus beau cadeau à te faire en ce moment. Mais c’est le seul moyen de nous protéger. Je suis près de toi, toujours, fidèlement. Tu recevras une autre lettre de moi dans douze jours exactement, le 13 mars. La date n’est pas choisie au hasard. Cela va me paraître long. À toi aussi, j’espère. Tu auras encore le choix. Quoi que tu penses de cette lettre, dis-toi que c’est l’unique solution que j’ai trouvée pour tenter ma chance avec celle dont j’espère être digne.

« Je me permets de t’embrasser.

« Signé : L’homme dont tu feras ce que tu veux. »

C’est épouvantable. Tout est épouvantable. En parcourant ces lignes, j’ai l’impression de relire la lettre que j’ai écrite pour Émilie. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je fais. Est-ce que je suis assez folle pour m’être adressé ces lettres moi-même ? Ressaisis-toi, Marie, ce n’est pas possible ! Douze jours, c’est terrible. Ce délai me semble insurmontable. Je ne veux plus rien avoir à faire avec cet homme, mais je voudrais quand même recevoir une de ses lettres chaque jour. L’idée de son absence m’oblige à admettre que, dans ma vie, cet inconnu est ma seule lueur d’espoir. J’essaie de relire sa lettre. J’analyse chaque mot à l’excès, au point d’en oublier le sens et d’en perdre le contexte. J’ai du mal à me concentrer. Ma vue se brouille. Je m’acharne à lire au-delà de mes forces. Mon champ de vision se réduit à cette seule page où chacun des mots m’apparaît d’un noir sinistre sur un fond immaculé aveuglant. J’ai la tête qui tourne. Je crois que je viens de glisser de ma chaise. Mon dos a heurté quelque chose. J’ai mal. Je ne vois plus rien distinctement hormis la lueur des spots du plafond de mon bureau. Et tout à coup, il fait nuit.

41

Ce sont d’abord les voix qui sont venues m’arracher au néant dans lequel j’évoluais. J’ai la sensation d’être une nageuse en apnée, prisonnière d’un champ d’algues sous-marines. Des idées, des images me ligotent les bras, les jambes, et m’empêchent de remonter à la surface. Je suis à court d’air. Je suffoque. Le flot d’émotions auquel je tente d’échapper m’entrave et m’entraîne à nouveau vers le fond. Les voix, encore. Je m’y accroche, et j’émerge enfin. Soudain, je respire à pleins poumons.

J’ouvre les yeux mais je ne distingue que de vagues silhouettes. Je suis étendue. Quelqu’un me tient la main. Je tourne la tête vers la personne près de moi. Sandro ?

Deux personnes sont présentes, mais en dépit de mes efforts, je suis incapable de les identifier. Tout est flou. L’une porte une blouse blanche et l’autre est sombre.

— Marie ? Tu m’entends ?

— Elle se réveille…

Des voix d’hommes. Je me concentre de toutes mes forces. Je veux savoir qui ils sont et lequel a la peau si douce.

Un médecin et Vincent, le directeur commercial, qui me tient la main. Il se penche sur moi et me caresse le front. Même dans les vapes, je trouve son geste tendre.

— Marie, te voilà enfin, murmure-t-il. Tu nous as fait une belle peur…

— Où suis-je ?

— À l’hôpital, mais tout va bien. Le toubib dit que tu as fait une chute de tension.

L’homme en blouse blanche s’approche.

— Vous ne seriez pas enceinte, madame ?

Vincent ne lâche pas ma main. Malgré l’indiscrétion de la question, il ne s’éloigne pas. J’esquisse un sourire et réponds au docteur :

— Si, bien sûr. Je m’appelle Marie, ce genre de grossesse sans père, c’est notre spécialité. C’est toujours sur nous que ça tombe. Si vous pouviez prévenir l’archange ça m’arrangerait, parce que je n’ai pas son portable…

Vincent sourit. Le docteur s’éloigne.

— Malika t’a découverte en rentrant du déjeuner. Tu étais par terre dans ton bureau, inanimée. Elle a paniqué. Elle est allée prévenir Pétula, qui a paniqué aussi. Puis Valérie est arrivée et elle a essayé de te faire du bouche-à-bouche avant de décréter que tu étais morte. Te souviens-tu de ce qui s’est passé ?

— Je lisais le courrier…

L’image de la lettre me revient. Je me referme comme une huître. Ne rien dire qui puisse me trahir devant l’un de mes suspects.

— Tu lisais le courrier et tu es tombée, c’est ça ? Rien d’autre de particulier ? Une lettre t’a contrariée ?

— Non. Enfin je ne sais plus. Dis-moi, Vincent, est-ce toi qui as décidé de m’amener ici ?

— Deblais a demandé à ce que l’on appelle les pompiers. Il voulait te laisser partir toute seule avec eux. J’ai refusé. Pas question de t’abandonner.

J’aime cette phrase. Il l’a prononcée avec une autorité naturelle, avec une conviction qui me plaît. Celui qui m’écrit les lettres pourrait parler ainsi. Vincent est tout proche, il sent bon. Je n’avais jamais remarqué que sa mâchoire était aussi joliment dessinée. Il sourit en me regardant. D’un geste doux, il remet mes cheveux en place. Un homme ferait ce genre de chose pour celle qu’il aime. Est-ce lui qui m’a fixé rendez-vous dans douze jours ? Je ne dois surtout pas penser à cela, sinon mon esprit va disjoncter à nouveau. Je me revois découvrant la lettre. Je me souviens de cette sensation horrible. Quand j’ai lu qu’il allait délibérément me laisser sans nouvelles, j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.