— Ils vont certainement accepter de te laisser sortir. Je peux te redéposer chez toi si tu veux. Mais il vaudrait mieux que tu ne restes pas seule cette nuit…
Vincent lâche ma main pour attraper une chaise. Je ne sens plus la chaleur de sa paume et c’est tout mon corps qui se refroidit soudain. Il s’assoit et me regarde avec ce qui ressemble à de la tendresse.
— Je suis bien content de te voir éveillée, murmure-t-il. Tu m’as fait peur. C’est marrant, on travaille tous les jours côte à côte, on passe plus de temps ensemble qu’avec nos proches, mais on ne se connaît pas. Je sais qu’il n’y a pas longtemps que tu m’as remarqué. Moi, j’ai toujours aimé ta personnalité. Ton coup de colère face à Deblais ne m’a pas surpris. Tu es une fille bien, ça se sent.
Mes pensées flottent dans un coton fait d’envies et de doutes, de certitudes et de principes prêts à s’évaporer devant la moindre lueur d’espoir. Il pense que je ne l’avais pas remarqué, comme dans sa deuxième lettre. Lui aussi, l’autre samedi à la gare, je l’ai imaginé sur le quai, venant vers moi. J’avoue sans pudeur qu’il était même l’un des premiers au casting. Un bouquet de fleurs rendrait très bien entre ses grandes mains fines. Est-ce que je rendrais bien entre ses bras ? Il faut que j’arrête de penser à cela tout le temps. Si ça continue, je vais demander à être placée en sommeil artificiel pour laisser mon cœur et mon cerveau se reposer. En même temps, je n’y peux rien. Ce n’est pas moi qui cours après ces histoires. Je n’ai pas voulu les lettres, je n’ai pas demandé à ce que Vincent m’accompagne à l’hôpital. Et pourtant, à cet instant précis, qu’il soit l’homme de ma vie non déclaré ou un collègue attentionné, de lui j’espère simplement qu’il reprenne ma main et ne la lâche plus.
Le docteur revient et s’adresse à Vincent :
— Vous êtes le mari ?
— Un collègue.
Le docteur s’amuse et me déclare :
— Eh bien, vous avez de la chance d’avoir un collègue pareil ! Il a veillé sur vous tout l’après-midi. Je rencontre tous les jours des hommes qui n’en font pas autant pour leur propre femme !
Je crois que Vincent rougit. « Tout l’après-midi » ?
— Quelle heure est-il ?
— Presque 20 heures.
— Je suis restée inconsciente tout ce temps ?
— Surtout endormie, précise le docteur. Vous devez être épuisée nerveusement. La perte de conscience n’a pas duré très longtemps d’après les pompiers. Êtes-vous surmenée en ce moment ? Avez-vous des motifs d’anxiété ?
Vincent répond avant moi :
— Elle vient de se séparer de quelqu’un et le climat est assez conflictuel dans la société.
— Je vois. Triste époque. Je vais vous prescrire des anxiolytiques légers pour vous aider à traverser cette période.
Vincent a-t-il répondu à ma place pour me soulager ou pour me faire comprendre qu’il savait tout de ma situation personnelle ? Est-ce un indice, une gaffe de sa part ou un hasard ? Mon pauvre esprit embrumé n’est pas de taille à affronter pareilles questions.
Lorsque, une heure plus tard, je suis sortie, je me sentais beaucoup mieux. Vincent m’a raccompagnée. Il a une jolie voiture et sa façon de conduire est douce. Il roule vite mais de façon très fluide, sans à-coups. Je l’ai remarqué dès qu’il a emprunté des avenues sur lesquelles j’ai souvent eu l’occasion de passer. Conduite par lui, j’ai la sensation de les redécouvrir. Les devantures des magasins défilent plus vite, les virages semblent plus amples, tout est plus harmonieux. Si les voitures sont aussi importantes dans la vie des hommes qu’on le prétend, leur façon de conduire doit en dire long sur ce qu’ils sont. Hugues roulait comme le petit frimeur qu’il était, toujours à chercher à aller plus vite avec un moteur qui n’en avait pas les moyens, et ne s’arrêtant qu’à la dernière minute lorsqu’il n’avait pas le choix. Sa devise au volant était : « Moi devant, poussez-vous. » Vincent est à l’opposé de ce genre de comportement. Il anticipe. Il a un moteur et sait s’en servir. Il ne cherche pas à prouver, il utilise à bon escient. Il maîtrise. Avec Hugues, j’avais peur pour les piétons, pour moi, pour la voiture. Dans ma vie, je n’ai finalement pas roulé avec beaucoup d’hommes. Avec Vincent, je me sens en sécurité.
Il m’a redéposée à mon adresse. Bien que ne m’ayant pas demandé où j’habitais, il m’y a conduite sans hésiter. Admettez qu’il y a de quoi se poser des questions. Il m’a plusieurs fois interrogée afin de savoir si je me sentais assez solide pour passer la nuit seule. J’ai répondu « oui » avec aplomb. Non parce que j’en étais convaincue, mais parce que je ne peux pas risquer de faire rentrer ce suspect dans ma vie un soir où je ne suis pas en pleine possession de mes moyens.
Il s’immobilise au pied de ma porte cochère et descend pour venir m’ouvrir la portière. Il m’effleure le bras sans oser le saisir.
— Sois prudente, Marie. Ne force pas ce soir.
C’est bien pour cela que je ne l’invite pas à entrer. Je serais capable de ne plus le laisser ressortir ! Je passerais le reste de ma vie avec un chat volé et un homme séquestré. L’idée me fait sourire.
— Merci d’avoir pris soin de moi. Merci beaucoup, Vincent.
— Je suis là si tu as besoin. J’ai écrit mon numéro de portable perso sur la couverture de ton dossier médical.
— Je t’ai assez dérangé pour aujourd’hui.
J’ai envie de lui faire la bise, mais je ne sais pas qui je vais embrasser alors je me retiens. Le collègue serviable comme le soupirant discret le méritent pourtant.
Je compose le code de la porte alors qu’il m’observe. Quelle importance ? J’ai confiance en lui et, de toute façon, il le connaît sans doute déjà. J’entre dans la cour après l’avoir salué une dernière fois. J’ai vraiment aimé passer du temps avec lui. Paradoxalement, mon malaise restera un bon souvenir. Dans ma vie, privée de père et sans véritable compagnon, les bons moments passés grâce aux hommes sans avoir à payer de ma personne ne sont pas si nombreux. Vincent va me manquer, mais je suis heureuse d’être enfin chez moi, à l’abri des émotions, au calme.
Il va pourtant falloir encore attendre pour la quiétude parce que soudain, un cri résonne.
42
Émilie surgit du hall de mon immeuble comme un diable. Elle dévale les marches en hurlant, court vers moi et me saute au cou. Elle me serre tellement qu’elle m’étouffe et me déséquilibre. On manque de s’étaler dans la cour.
— Quand ils m’ont dit que tu étais sortie de l’hôpital, je ne tenais plus en place. Je suis venue t’attendre ! Tu m’as fichu une sacrée trouille !
Elle recule sans lâcher mes mains et m’évalue de la tête aux pieds comme si j’étais rescapée d’un crash aérien. M. Alfredo est sorti derrière elle et nous accueille sur le perron :
— Vous nous faites de grandes frayeurs, Marie !
— C’était seulement un étourdissement. Je vais bien.
— Mlle Émilie m’a raconté vos mésaventures au travail. Il faut vous ménager. Pour monter chez vous ce soir, prenez l’ascenseur. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas.