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Puis tout à coup, elle fronce les sourcils en observant les fenêtres.

— Il pourrait très bien te surveiller en passant par la corniche extérieure. T’imagines, le mec se glisse par la façade de l’appart voisin, et là il voit tout. Il entend tout ! Mon Dieu, il n’y a pas de stores dans ta salle de bains !

Je la regarde partir dans ses élucubrations mais je ne la suis pas. Me voyant sans réaction, Émilie s’écrie soudain :

— Mais comment peux-tu rester aussi calme avec tout ce qui se passe ?

Elle a hurlé. Le chat s’est enfui et si M. Dussart a placé des micros et qu’il écoute au casque, elle lui a fait péter les tympans.

— Je ne sais pas, Émilie. C’est toi qui t’excites toute seule.

Elle s’approche de moi avec un air suspicieux. Elle se penche très près et me scrute attentivement, les yeux à quelques centimètres des miens.

— Ils t’ont donné des trucs à l’hôpital. C’est ça. Ils t’ont gavée de calmants et d’antidépresseurs ?

Je hausse les épaules.

— Je crois que oui.

Elle éclate de rire :

— Tout s’explique : tu n’es pas zen, tu es droguée ! Je comprends mieux ton attitude ! Je ne te reconnaissais plus. Quand je pense que j’étais admirative de ta sagesse alors que tu es juste shootée… Tu vas aller prendre une bonne douche et filer au lit. On reparlera de tout cela demain.

— Tu restes dormir ici ?

— Si tu veux.

— Reste. S’il te plaît.

Je marque un temps et j’ajoute :

— Tu ne trouves pas que la machine à laver fait un drôle de bruit ?

— Je ne sais pas. C’est toi qui habites ici. D’habitude, elle ne fait pas ce vacarme d’hélicoptère au décollage ?

— Non.

On est allées vérifier. Le raclement qui s’élevait de la machine était vraiment inquiétant, alors on a arrêté le programme et sorti le linge mouillé en mettant de l’eau partout. Vous savez ce que j’ai trouvé, coincées au fond du tambour, toutes tordues ? Les ailes de la fée. Ce crétin de chat avait dû les planquer là après les avoir attaquées. Mais dans quel monde vit-on ? Et il est où, lui, d’ailleurs ? Si ça se trouve, c’est lui qui m’espionne pour le compte du voisin et qui lui répète tout. Je crois que l’effet des calmants se dissipe. Je vais mieux, je pense à nouveau n’importe quoi.

43

Je suis confrontée à ce qui différencie concrètement les femmes des hommes. Alexandre, Sandro et Kévin n’ont pas été longs à mettre au point un plan pour vérifier ce que contient le dossier suspect. Leur idée est aussi déjantée que celles de Valérie mais, contrairement à nous, ils y croient assez pour passer à l’action. Est-ce parce qu’ils sont plus téméraires ou parce qu’ils sont complètement inconscients ? L’Histoire jugera.

L’opération est programmée pour ce midi. Lorsqu’ils nous ont présenté le déroulement de ce qu’ils avaient imaginé, ils m’ont fait penser à Olivier et mes neveux. Avec eux, tout prend des allures de campagne militaire. Le même vocabulaire, le même premier degré, la même exagération des moyens et des enjeux. Alexandre et Kévin seront « à la manœuvre » et Sandro et moi serons chargés de « sécuriser le périmètre d’action ». Comme par hasard, Sandro s’est mis « en binôme » avec moi pour surveiller le couloir pendant que Valérie sera sur le plateau des bureaux et que Malika sera postée dans le hall d’entrée. Florence et Émilie seront réparties sur des « zones stratégiques d’attente ». Si nous parvenons à nous emparer du fameux dossier, elles auront pour mission de le photocopier en urgence avant qu’il ne soit remis en place. Tout le monde sera relié par des mini talkies-walkies.

Ce qu’il y a de fort avec leur plan, c’est que même si Notelho reste dans son bureau, cela ne nous gêne pas. Pour nous briefer, les garçons nous ont rencontrées à tour de rôle, afin d’éviter qu’un attroupement ne nous trahisse. Ça me rappelle les films de guerre où les prisonniers fomentent des plans improbables pour s’évader. Comme dans ces histoires à grand spectacle, les garçons ont fabriqué les outils nécessaires et se sont même entraînés dans le stock. Mais tout le monde sait que, dans ce genre d’aventure, la bande ne s’en sort jamais intégralement indemne et qu’il y a toujours des victimes innocentes. À votre avis, qui va finir au mitard ? J’entends déjà les sirènes hululer tandis que les projecteurs balayent la nuit…

À la seconde où Sandro et moi verrons la voiture de Deblais quitter le parking, nous donnerons le signal et tout s’enclenchera. Avons-nous vraiment besoin d’être deux pour vérifier qu’un véhicule s’en va ? A-t-il saisi ce prétexte pour se retrouver seul avec moi ? J’ai ma petite idée…

La fin de matinée est arrivée très vite. Les garçons sont cantonnés dans le bâtiment technique. De notre côté, nous sommes tout excitées de ce qui se prépare. Chaque fois que deux filles de l’équipe se croisent, ce sont des sourires complices ou des clins d’œil qui s’échangent. J’ai l’impression d’être la plus inquiète. J’essaie d’aller me rassurer auprès d’Émilie.

— Tu penses vraiment que leur idée est bonne ?

— Quand Madame n’a plus sa dose de drogue, elle est nettement moins détendue ! Qu’as-tu fait de ton superbe détachement, hein ?

— Parle moins fort, on pourrait nous entendre.

— Pourquoi t’inquiètes-tu ?

— Tu veux que je dresse la liste de tout ce qui peut foirer dans ce plan ?

— Inutile, je le sais.

— Alors si tu préfères, on pourrait parler de ce que cela peut nous coûter ?

— No stress, Marie ! De toute façon, j’ai déjà prévu une solution. Je prendrai tout sur moi, je raconterai que je vous ai fait chanter pour que vous m’obéissiez.

— Tu es folle et j’ai eu exactement la même idée.

— Personne ne te croira.

— Tu te penses plus crédible en cerveau de l’opération ?

— Dans mon portable, j’ai une photo de toi en lapin avec des beignets fluo dans les pattes. Essaie de passer pour un génie du crime après ça.

— Fais bien attention. J’ai des photos de toi en fée avec ta perruque en biais…

— Si tu les montres à qui que ce soit, je te tue. Et ensuite je te torture.

— En général, on torture les gens avant de les tuer, pauvre toquée.

— Tu vas finir en civet, lapin pourri, et je vendrai tes guiboles comme porte-bonheur !

Elle s’interrompt puis, sur un ton beaucoup plus apaisé, commente :

— On est sous pression, tu ne trouves pas ?

— C’est bien pour cela que j’ai les pétoches.

— Ne compte pas sur moi pour te plaindre. Tu n’as qu’à te rappeler ce que tu m’as obligée à faire. Au moins, les garçons ne nous condamnent pas à porter des costumes ridicules et des maquillages de cadavre. Et maintenant, file à ton poste… Va rejoindre ton beau Sandro ! Bisou bisou !

— Ne joue pas à ça, Émilie.

Comme les enfants dans une cour d’école, elle se met à chanter à tue-tête :

— Elle est amoureuse ! Elle a pas de culotte !

— Émilie, arrête ça ! Quel âge as-tu ?

— Elle est amoureuse, elle a pas…

— Émilie !

Je lui jette son pot à crayons à la tête et je m’enfuis. Dans le couloir, je tombe nez à nez avec Deblais qui part justement déjeuner. Il a certainement entendu la petite chanson d’Émilie. Cette éventualité me fait plus rire qu’elle ne me gêne.

— Je constate qu’il y a de l’ambiance ! déclare-t-il. J’aime ça !

En guise de réponse, je ne trouve rien d’autre à lui adresser qu’un sourire niais. Je viens de contribuer pathétiquement à l’image des femmes. J’espère que quand il proclame « j’aime ça » d’un ton martial, il parle de l’ambiance, et pas de ce qu’Émilie prétend au sujet de mes sous-vêtements.