Qu’y avais-je gagné ?
Une brève euphorie, une bouffée de vanité, un fugace apaisement.
Et puis ce vide devant moi, ce gouffre du mépris et de la haine de soi vers lequel je me précipitais, m’habillant à la hâte, criant à Claudia que je la rejoignais, qu’elle m’attende, qu’elle m’attende !
Je la suppliais comme un naufragé.
33
Je me suis cramponné à elle plusieurs jours durant. J’ai cherché à l’étonner alors qu’elle avançait, indifférente, regardant droit devant elle tandis que je jappais, que je bondissais, faux jeune homme escaladant les blocs de roche qui constituaient le faîte de la colline.
Je voulais la surprendre, de crainte qu’elle ne se lasse. Mais elle restait insensible, me repoussant quand je tentais de l’enlacer, de l’embrasser dans le cou, de lui prendre la main.
Elle me glaçait d’un coup d’œil méprisant, me cinglait de quelques mots ironiques et condescendants : « Allons, allons, monsieur le Professeur, voyons… »
Ou bien elle m’annonçait que Louis Veraghen, revenu à Patmos, organisait une fête des retrouvailles au restaurant de l’hôtel Xénia, et j’y étais naturellement convié. Elle-même souhaitait vivement que je m’y rende.
Je refusais, puis baissais la tête parce que Claudia s’immobilisait, me fixant avec un étonnement dédaigneux, et je finissais par accepter : « Pour vous, pour vous, Claudia… »
J’étais dressé, j’attendais ma récompense, je me savais ridicule, mais j’éprouvais une satisfaction morbide à m’humilier, à lui offrir ma reddition comme une preuve de mon attachement à elle.
Étais-je devenu l’un de ces pervers qui n’éprouvent du plaisir qu’en se faisant fustiger ou piétiner ?
Ou bien n’étais-je qu’un égaré qui sait qu’il vit sa dernière passion, qui ne se fait pas à l’idée qu’elle puisse cesser, qui est prêt à obéir pour que l’illusion se prolonge ?
Après, quand le mirage se serait dissipé, il n’y aurait plus devant moi que le désert, et j’y avancerais, coupable de toutes mes fautes d’avant Claudia et succombant sous le poids de celles commises avec elle et par elle.
Il ne me resterait plus qu’à me consumer dans cette fournaise, ce fleuve de sang bouillant.
Je serais l’un de ces malheureux dont Dante décrit l’agonie.
Je me suis donc rendu à l’hôtel Xénia et me suis installé en bout de table, loin de Claudia Romano, assise à la droite de Veraghen. Rosa Berelowicz avait été placée par le « Vieux » à sa gauche.
Il pérorait, me défiant du geste, du regard et de la voix. Les autres – Vangelis Natakis, Hugo Moralès, Vincent Boyon, Hans Wessermann – attendaient que je relève le défi, que les deux vieux cerfs entrecroisent leurs bois, que l’un soit piétiné par l’autre. Alors le vainqueur disposerait à son gré des femelles. Veraghen voulait ce combat, quêtait d’un hochement de tête l’approbation de Claudia et de Rosa. Elles riaient et Rosa, de sa voix de gorge, m’interpellait sur un ton faussement scandalisé :
« Vous n’allez pas le laisser affirmer ça sans répondre, ce n’est pas possible ! »
Le vin âpre échauffait Louis Veraghen.
Le visage empourpré, le timbre éraillé, il prenait garde à ne pas me désigner nommément, évoquant seulement ces hypocrites qui baisaient les bigotes dans les confessionnaux, et, penché vers Claudia, lui serrant le poignet, il ajoutait, en prenant à témoin la tablée, que les professeurs étaient des clercs, leurs étudiantes des paroissiennes, et qu’ils agissaient avec elles comme les prêtres avec leurs ouailles.
Claudia souriait, Rosa s’esclaffait, les étudiants se tournaient vers moi.
Je me suis brusquement levé, culbutant ma chaise, renversant une carafe. Le vin s’est répandu sur la nappe blanche comme le sang jailli d’une blessure ouverte.
J’ai fixé cette tache dont les contours s’élargissaient et j’ai eu l’impression que c’était mon propre sang qui se répandait, mon ventre qui se vidait.
Je suis parti alors qu’on criait mon nom, qu’on m’exhortait à revenir. Mais je n’ai pas entendu la voix de Claudia.
J’ai longé les quais du port de Skala, me retournant à plusieurs reprises, sachant pourtant que Claudia s’abstiendrait de me suivre. J’ai néanmoins continué de l’espérer. Quand j’ai atteint ma bergerie, je me suis assis sur la pierre plate à droite de l’entrée.
J’ai attendu encore, guettant le chemin qui serpente entre les oliviers.
34
Claudia est revenue le surlendemain.
Elle est restée campée devant moi qui lisais, assis sur la pierre plate devant ma bergerie.
Elle a croisé les bras. Elle ressemblait ainsi à une statue impérieuse au visage si lisse, aux traits si purs qu’ils en étaient presque inexpressifs, et c’était cette impassibilité qui m’attirait.
Je me suis souvenu de la peau soyeuse et cependant marmoréenne de son corps, de la perfection de ses formes, de la lenteur avec laquelle elle bougeait, comme si elle appartenait à un monde que régissait un autre battement du temps.
Certes, je l’avais pénétrée brutalement, je l’avais fait se cambrer, elle avait gémi. Mais je la ressentais pourtant comme inaccessible. J’ai eu la tentation de m’agenouiller devant elle, de lui entourer les cuisses de mes bras, de poser ma tête contre son sexe, de mendier un peu d’attention. J’étais prêt, pour obtenir cette aumône, à implorer son pardon.
J’étais coupable d’être écrasé par mon passé et par cet âge qui m’entravaient, par ce deuil de Marie qui jamais ne prendrait fin.
J’étais coupable de tous ces remords que je n’arrivais plus à chasser ni à contenir.
J’étais coupable d’être écartelé entre ma quête de la foi, ma volonté de contraindre mon corps, ma fascination pour ceux qui se flagellaient, et mes désirs qu’elle avait fait renaître, auxquels j’avais succombé.
Elle m’avait comblé, m’avait donné l’illusion d’une résurrection, et j’en étais plus désespéré encore.
Assis sur ma pierre, j’ai gardé la tête baissée pour échapper à mon désir de l’enlacer, de l’aimer. Immobile, je voulais me persuader que tout ce que j’éprouvais pour elle était vain.
J’ai murmuré : « Trop tard. »
M’a-t-elle entendu ? A-t-elle cédé à la compassion ?
Elle a fait un pas, s’est assise près de moi dans le soleil, mais elle a veillé à ne pas m’effleurer et je n’ai pas tenté de me rapprocher d’elle.
J’ai tendu le bras vers l’horizon, vers cette mer éblouissante, sans limites, recouverte d’écailles vibrantes.
Dans le creux de la rade, au pied de la colline, s’entassaient les maisons cubiques et blanches du port de Skala.
« La Cité du Soleil », ai-je dit.
Le titre du livre du dominicain Tommaso Campanella s’était tout à coup imposé à moi et je me suis mis à parler de cet homme au visage massif, à la peau épaisse et rugueuse, aux grosses verrues qui l’enlaidissaient, au regard exprimant détermination et obstination.
Il était né en 1568 en Calabre, dans le petit village de Stilo. J’avais vu, sur la place de Stilo, la statue de ce fils de pauvres gens aussi démunis et analphabètes que l’avaient été les parents de Thomas Münzer.
Mais alors que Münzer, clerc dans le siècle, avait soulevé les paysans et pris la tête de leur révolte, Tommaso Campanella était resté au sein de l’Église, au bord de l’hérésie, et n’avait pas manié le glaive, mais trempé sa plume dans la colère et le rêve.
Mort en 1639, il avait décrit dans les premières années du xviie siècle une principauté idéale, cette Cité du Soleil, livre que j’avais lu pour la première fois à Patmos, nombre d’années auparavant.