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— Eh bien, permettez-moi tout d’abord, au nom d’Exxyal-Europe, de vous souhaiter la bienvenue. Les présentations ont été faites un peu rapidement. Je vais donc…

Dans la salle d’observation, l’atmosphère n’était déjà pas légère, mais là, elle s’est réellement plombée.

Les voix qui nous parvenaient par les haut-parleurs semblaient venir d’un univers lointain et terriblement menaçant.

J’ai regardé M. Lacoste, qui m’a répondu par un petit signe de tête.

Je suis sorti de la pièce pour rejoindre mon équipe dans la salle d’à côté.

Depuis la salle de réunion, la voix de M. Dorfmann m’a suivi dans le couloir.

(« … dans cette fusion très prometteuse et dont nous nous félicitons… »)

Ils étaient fin prêts tous les trois, de vrais professionnels, j’ai seulement redressé l’horizontalité de la mitraillette de Yasmine, un réflexe. Puis j’ai écarté les mains.

Le geste disait clairement : c’est le moment.

Kader a approuvé de la tête.

Ils se sont mis en route aussitôt.

Je les revois marcher dans le couloir (« … et représente un tournant majeur dans la stratégie globale des acteurs du secteur. C’est pourquoi… »). Je suis derrière eux mais je bifurque rapidement et je me replace derrière M. Delambre et Mlle Rivet.

Il faut moins de sept secondes au commando pour rejoindre la salle de réunion et ouvrir la porte à la volée.

— Les mains à plat sur la table ! hurle Kader tandis que Mourad se déploie sur sa droite afin de balayer facilement la pièce.

Yasmine, d’un pas vif et assuré, fait le tour de la table et assure le respect de la consigne d’un coup sec du canon de son Uzi sur le plateau de la table.

La stupeur a été si intense que rien ne bouge ni personne, aucun son ne sort d’aucune gorge. Instantanément, tout le monde s’est mis en apnée. Les cadres d’Exxyal regardent, sans comprendre, le canon de la mitraillette à quelques centimètres de leurs visages. Littéralement hypnotisés, ils ne semblent même pas tentés de lever les yeux vers ceux qui les tiennent.

Devant son écran, M. Delambre tente d’écrire un mot sur son bloc, mais sa main tremble trop. Il jette un œil sur sa droite. Mlle Rivet a beau simuler une certaine distance, la scène est d’une telle soudaineté que son teint est devenu presque aussi blanc que celui de son voisin.

Avec la commande à distance, j’actionne la caméra qui couvre la scène et je balaye rapidement la table : les cinq cadres sont figés, leurs yeux exorbités, aucun ne tente le moindre geste, littéralement tétanisés…

Sur l’écran, nous voyons Kader s’approcher de M. Dorfmann.

— Monsieur Dorfmann, commence le jeune homme avec son fort accent arabe.

Le patron d’Exxyal lève lentement la tête. Il semble soudain plus petit, plus vieux. Il garde la bouche entrouverte, ses yeux paraissent vouloir sortir de leurs orbites.

— Vous allez m’aider à clarifier la situation, si vous le voulez bien, reprend Kader.

Même si quelqu’un avait eu l’idée saugrenue d’intervenir, il n’aurait pas eu le temps de le faire. En moins de deux secondes, Kader a sorti son pistolet Sig Sauer, tendu le bras en direction de M. Dorfmann et il a tiré.

La détonation est assourdissante.

Le corps de M. Dorfmann est projeté en arrière, son fauteuil bascule un instant dans le vide et son corps revient vers la table, sur laquelle il s’effondre.

Puis l’action se précipite. Malik, qui joue le rôle du client, se lève, sa grande djellaba se déploie autour de lui tandis qu’il se met à crier en arabe en direction du chef du commando. Les mots se pressent, sa fureur s’exprime par des insultes qui sont l’expression de sa panique. Les phrases sortent en torrent de sa bouche. Le torrent s’assèche lorsque Kader lui tire une première balle dans la poitrine et l’atteint à peu près à l’endroit où l’on imagine le cœur. Le jeune homme entame un quart de tour sur lui-même mais n’a pas le temps de l’achever. La seconde balle l’atteint en plein ventre. Il se plie sous l’impact et tombe lourdement au sol.

Traditionnellement, les comportements des otages se répartissent en trois catégories : la résistance physique, la résistance verbale et la non-résistance. On préconise évidemment d’encourager la non-résistance, qui facilite la tâche pour la suite des opérations. Lors de la préparation, j’avais choisi qu’un otage « incarne » une stratégie perdante (et Malik venait de la mettre en scène de manière tout à fait convaincante) afin de montrer aux autres otages la bonne voie à suivre, celle de la non-résistance. L’entreprise nous demandait de tester leur résistance aux chocs, cela revenait, comme M. Lacoste me l’avait rappelé à plusieurs reprises, à mesurer leur degré de coopération avec l’ennemi sur une échelle allant de la résistance totale à la collaboration éhontée. Pour cela, il fallait qu’ils acceptent de négocier, et le mieux était de leur montrer que c’était effectivement la seule bonne voie à suivre.

Mais je reviens aux événements.

Dès la première balle, tous les participants ont étouffé un cri. Ensuite, il faut imaginer : la salle bourdonne du bruit des trois explosions, l’atmosphère en est saturée et deux hommes sont couchés avec une tache de sang qui s’agrandit sous chacun d’eux.

Instinctivement, Évelyne Camberlin a plaqué ses deux mains sur ses oreilles tandis que Maxime Lussay, les yeux fermés, les mains à plat sur la table, l’air égaré, penche la tête de droite et de gauche comme s’il voulait faire passer son cerveau d’un côté à l’autre de son crâne.

— Je pense que la règle du jeu est clairement posée. Je m’appelle Kader. Mais nous avons tout le temps de faire connaissance.

Cette voix leur parvient comme ouatée.

Kader baisse les yeux vers Jean-Marc Guéneau et fronce les sourcils d’un air vaguement contrarié.

On entend un bruit clair de liquide tombant en gouttes.

Sous la chaise de M. Guéneau, une large flaque sombre est en train de s’agrandir.

Au-delà des caractères et des tempéraments propres à chacun, les otages ont toujours à peu près les mêmes réactions. Finalement, le cerveau réagit à la soudaineté, à la terreur et à la menace avec un faisceau de comportements assez restreint. Il arrive que des otages, et ça me semblait le cas de M. Cousin qui se tenait la tête et regardait maintenant droit devant lui, restent incrédules devant la soudaineté de l’attaque, comme s’ils refusaient d’y croire et préféraient penser qu’ils sont victimes d’une mauvaise plaisanterie. Mais ils ne tardent pas à revenir à un comportement plus réaliste, notamment lorsqu’on abat une ou deux personnes devant eux. C’est la raison pour laquelle j’avais choisi de faire « abattre » tout de suite M. Dorfmann, qui représentait l’autorité à leurs yeux. Ce geste permettait de renverser immédiatement l’ordre de la hiérarchie. Ainsi, le message du commando était clair : nous sommes les patrons. M. Dorfmann a d’ailleurs remarquablement joué son rôle, il a fait éclater la poche d’hémoglobine dont je l’avais équipé et il est tombé comme je le lui avais indiqué. Au demeurant, je l’avais rassuré : même s’il n’avait pas aussi bien joué son rôle, personne ne s’en serait aperçu tant la soudaineté de la scène pétrifie les neurones.

M. Delambre et Mlle Rivet n’ont pas bougé d’un millimètre. Une prise d’otages à la télévision et une vraie prise d’otages, ce n’est pas du tout la même chose. Vous me direz que ce n’était pas une « vraie » prise d’otages mais, sans vouloir me flatter, c’était très réaliste et nos deux candidats ont assisté à l’action comme s’ils y étaient. Ce qui me fait dire ça, c’est leurs réactions. Neuf comportements ont été répertoriés chez les victimes de ce genre de situation : la sidération, l’étonnement, l’anxiété, la terreur, la frustration, la vulnérabilité, l’impuissance, l’humiliation et l’isolement. Et le comportement de M. Delambre correspondait tout à fait à l’anxiété et à l’isolement, celui de Mlle Rivet à la sidération et à la terreur.