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À le voir apparaître comme ça dans la buanderie accompagné de Bébétâ, je comprends tout de suite que je vais avoir des nouvelles de mon ex-futur employeur. Je me retourne pour m’enfuir, mais il suffit à Bébétâ d’allonger le bras pour m’attraper à l’épaule. J’essaye de hurler mais en une fraction de seconde il m’a retourné et collé contre lui, une main en bâillon sur la bouche. Il me soulève du sol sans le moindre effort, me retourne contre lui et me serre. Je remue dans tous les sens les bras les jambes en essayant de hurler. Ces types vont me tuer. Je le sais. Mes efforts ne servent à rien, Bébétâ m’emporte comme si j’étais un coussin de salon. Nous voilà derrière le comptoir, entre les travées de draps et de couvertures. Là, il veut me reposer au sol mais mes jambes ne peuvent plus me porter tellement j’ai peur, il doit me tenir. Je continue de hurler dans la paume de sa main, ce qui sort est un râle inhumain dans lequel je ne reconnais même pas ma propre voix. Je suis comme une bagnole au rebut qu’on s’apprête à compresser. Bébétâ me tient d’un bras en me bâillonnant et de l’autre il saisit mon poignet droit et il l’allonge de force vers Boulon, qui me fixe calmement, sans un mot. Je joue des coudes, des bras, des jambes, mais toute résistance est inutile. Je sais qu’ils peuvent me faire mal. Vraiment très mal. Je tente toujours de hurler. C’est une situation tellement désespérée. Je suis si atrocement seul. Je suis prêt à tout donner. À tout rendre. Tout. L’image de Nicole me traverse la tête comme un coup de foudre. Je m’accroche à elle mais c’est une Nicole en train de pleurer qui m’apparaît, une Nicole qui va me regarder souffrir et mourir en pleurant. Je tente de supplier, rien ne sort de ma bouche, tout se passe dans ma tête. Boulon dit simplement :

— J’ai un message pour toi.

Juste ça.

Un message.

Bébétâ pose de force ma main à plat sur une étagère. Boulon saisit d’abord mon pouce et le retourne d’un coup sec. La douleur est fulgurante, affolante. Je hurle. Impression de devenir dingue. Instantanément. Je veux me débattre, balancer des coups de pied partout, surtout derrière moi, pour contraindre Bébétâ à relâcher un peu sa pression, mais déjà Boulon a saisi mon index et l’a retourné à son tour. Il saisit fermement le doigt et le retourne jusque sur le dos de la main. Ça fait un bruit sinistre. Douleur aveuglante. Une nausée m’envahit, je vomis, Bébétâ continue à me tenir, comme si l’ordre d’être dégoûté ne parvenait pas à ce qui lui sert de cerveau. Lorsque Boulon me prend le troisième doigt, je m’évanouis. Je pense que je m’évanouis. En fait je suis encore conscient, quand le doigt est retourné une onde électrique me parcourt de haut en bas, je ne hurle même plus, c’est au-delà de ça. Mon corps est une chiffe molle dans l’étau des bras de Bébétâ. Je transpire comme un damné. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai chié sous moi. Mais Boulon n’a pas terminé. Il reste deux doigts. Je vais mourir. De douleur. Mon esprit s’en va, j’ai si mal que je deviens fou. Des vagues me parcourent de la tête aux pieds. Même les vagues de douleur s’affolent. Quand Boulon me retourne le petit doigt, le dernier, mon esprit m’a quitté, mon estomac s’est retourné, je veux mourir tellement j’ai mal, Bébétâ me lâche. Je m’effondre en hurlant. Je suis tombé sur ma main. Je ne peux même pas la serrer contre moi, je ne peux même pas la toucher. Je râle. Je ne suis plus qu’un flot de douleur. Mon esprit ne parvient pas à se mobiliser, je suis en train de dérailler complètement.

Boulon se penche sur moi et il dit calmement :

— C’est le message.

Je ne sais pas ce qui se passe ensuite parce que je m’évanouis.

Quand je me réveille, ma main est comme un ballon de football gonflé à bloc. Allongé dans un lit de l’infirmerie, je pleure encore. Comme si je n’avais pas arrêté de pleurer depuis qu’ils m’ont saisi.

J’ai tellement mal. Tellement mal. Tellement mal.

Je me tourne sur le côté, je me recroqueville en chien de fusil, la main bandée au creux de mon ventre. Je pleure. J’ai peur. Tellement peur. Je ne voulais pas ça. Sortir d’ici. Je ne veux pas mourir ici.

Pas comme ça.

Pas ici.

37

L’avantage de la prison, c’est que les séjours à l’hôpital sont courts. Quatre jours. Service minimum. Les désarticulations métacarpo-phalangiennes, les fractures et luxations ont été opérées et réduites par un chirurgien tout ce qu’il y a de plus sympa dans le genre chirurgien.

J’ai des attelles, des plâtres et des mois devant moi à espérer un retour à la normale auquel le spécialiste ne croit guère. Je vais garder des séquelles.

Le jeune homme s’est levé dès mon entrée dans la cellule et m’a tendu la main. En voyant le monceau de bandage, il n’a pas pu s’empêcher de sourire et m’a tendu l’autre. On se serre la mauvaise, c’est bon signe.

Pour le moment, j’ai surtout envie d’être allongé.

Jusqu’à hier, ma main me procurait des élancements insupportables et l’infirmier ne disposait d’aucun analgésique suffisamment puissant. Ou il ne voulait pas m’en donner. Le major Morisset ne s’est pas contenté de me faire transférer, il m’a aussi apporté du Stianofil. Ça abrutit un peu mais au moins la douleur s’estompe, me laisse dormir par intermittence. Le major me dit qu’on va ouvrir une enquête, que je dois livrer le nom de mes agresseurs, mais il n’attend même pas la réponse et quitte la cellule.

Jérôme, mon nouveau voisin, est un arnaqueur professionnel d’une trentaine d’années. Il a un joli visage, des cheveux ondulés, une prestance naturelle rassurante et si vous l’imaginez en costume, vous avez, de face, le directeur de votre agence bancaire, de dos, votre agent immobilier, du profil droit, votre nouveau médecin de famille et du gauche, votre copain d’enfance qui a réussi à la Bourse. Il a moins de diplômes qu’un paysan de la Sierra Leone mais il s’exprime très bien, il a de la personnalité, du charisme, je lui trouve un petit côté Bertrand Lacoste en plus jeune. Peut-être par le fait qu’il est, lui aussi, un arnaqueur. Comme j’ai moi-même plus de vingt ans de pratique du management, malgré notre différence d’âge, nous nous entendons assez bien. C’est un garçon très habile. Pas suffisamment pour avoir réussi à éviter la prison, mais quand même, c’est un retors. Il a déjà à son actif des dizaines de chèques falsifiés, des tonnes de marchandises imaginaires vendues cash, de vrais faux papiers négociés à prix d’or, des embauches fictives avec dessous-de-table et perception de subventions de l’État, et même des cessions d’actions boursières sur des places étrangères. Ce qui l’a conduit ici, c’est la vente sur plan d’appartements chimériques dans une résidence de luxe inexistante, au-dessus de Grasse. Il m’a expliqué le truc, c’est trop savant pour moi. Ce type est bourré de thunes. Sauf sa liberté, il peut acheter ce qu’il veut. Son business a dû bien rapporter. À côté de lui, je passe pour un pouilleux.

Je ne dis rien.

Jérôme observe ma tête et ma main droite, qui est encore toute gonflée. Il veut absolument savoir pour quelle raison je me suis fait esquinter à ce point. Ça l’intrigue. Il flaire la bonne affaire. Je dois surveiller tout ce que je dis, la manière dont je le dis, ce que je ne dis pas, la manière dont je me tais.