Fontana cède le premier.
— Vous en dites quoi, monsieur Delambre ?
— Je préférerais que ce soit moi.
C’est sorti comme ça. Parce que c’est vrai. Je parviens à ne pas revenir totalement à la réalité. Mentalement, je continue de répéter : « Nicole ma femme mes filles Nicole ma femme mes filles Nicole ma femme mes filles Nicole ma femme mes filles Nicole ma femme mes filles. » Ça ne marche pas trop mal.
— Peut-être, répond Fontana, mais ce n’est pas de vous qu’il s’agit, mais d’elles.
Me vider la tête. M’abrutir de mots. Ne penser à rien de concret. Se maintenir au niveau des idées. Conceptualiser. Que dit le management ?
Trouver une issue. Je ne trouve rien.
Quoi d’autre ? Contourner l’obstacle. Je ne trouve rien.
— Elles vont souffrir beaucoup.
Quoi encore ? Proposer une alternative. Je ne trouve rien.
Le visage de Nicole remonte à la surface, son joli sourire. Le chasser ! « Nicole Nicole Nicole Nicole Nicole Nicole Nicole Nicole. » Ça marche.
Il y a un autre truc, dans le management, c’est quoi ? Oui : sauter l’obstacle. Je ne trouve rien.
Reste enfin ça : recadrer. Je trouve un truc. Ça vaut quoi ? Pas le temps de réfléchir, je me lance :
— C’est tout ?
Fontana fronce très légèrement les sourcils. Pas mal. Gagner du temps. Recadrer. C’est peut-être ça.
Fontana penche la tête, dubitatif.
— Oui, je dis, c’est tout ? Vous avez terminé votre sketch ?
Les gros yeux de Fontana. Lèvres serrées, maxillaires contractés. Colère froide.
— Vous vous foutez de ma gueule, Fontana ?
Ça peut marcher. Fontana se raidit. J’en remets une dose :
— Vous me prenez vraiment pour un con.
Fontana sourit. Il a compris le système. Mais je pense qu’il doute quand même. Je rassemble des mots, de l’énergie, j’y mets toutes mes forces. Et je balance tout le seau.
— Même si vous le faisiez… Vous voyez d’ici le « chômeur le plus célèbre de France » exhibant devant la presse les photos de son épouse et de ses filles désossées. Et accuser une grande société pétrolière d’enlèvement, séquestration, sévices, torture…
Je ne sais pas comment j’y suis arrivé.
Recadrer. Déplacer. Vive le management. Vraiment une discipline de tordus. Efficace.
Fontana, faussement admiratif :
— Vous êtes prêt à courir le risque !
Je vois qu’il hésite à exhiber de nouveau ses photos. Il sent que je suis sur la bonne voie. Il y a encore quelques gouttes au fond du seau. Je le secoue au-dessus de sa tête.
— Et votre client, il est prêt à courir le risque ?
Il pèse le pour et le contre. Puis :
— Ne m’obligez pas à faire disparaître le corps de votre femme uniquement pour vous priver d’une photo.
Recadrer à nouveau. Avec lui, c’est la technique qui marche.
— Me faites pas chier avec vos conneries, Fontana. Vous vous croyez où ? Dans Les Tontons flingueurs ?
Vexé.
Recadrer à nouveau, c’est la recette.
— C’est moi votre interlocuteur, votre unique interlocuteur. Et vous le savez. Alors ou vous traitez avec moi ou vous rentrez bredouille chez votre client. Me faites pas chier avec vos menaces. Vous travaillez pour un client qui ne peut pas s’offrir ce genre d’emmerdement. Vous choisissez quoi ? Moi seul ou rien ?
Ça marche comme ça, la réussite. Comme un collier. Ôtez le nœud, tout défile. La faillite aussi fonctionne comme ça, je suis bien placé pour le savoir. Pour remonter le courant, il faut une énergie du diable. Ou être prêt à mourir. Moi, j’ai les deux.
J’ai une idée, elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est la seule. L’intuition. Fontana pense que j’en ai. C’est peut-être vrai.
J’ai repris l’avantage. Passer à l’acte.
— Je suis prêt à rendre l’argent. Tout l’argent.
Je l’ai dit, je ne savais même pas que je le pensais. Mais c’est dit. Et je comprends que je le pense. Je veux la paix. Pas l’argent.
— Je veux sortir d’ici. Libre.
Voilà. C’est ça que je pense. Je veux rentrer à la maison.
Fontana est estomaqué. Je poursuis sur ma lancée :
— Je suis prêt à patienter. Quelques mois, mais pas plus. Si je sors dans un délai raisonnable, je rends tout l’argent. Absolument tout.
Ça le souffle, le Fontana.
— Un délai raisonnable…
Il est sincère quand il me demande :
— Et vous comptez sortir comment ?
Mon idée n’est peut-être pas si mauvaise.
Je me donne quatre secondes pour en faire le tour.
Un, Nicole.
Deux, Lucie.
Trois, Mathilde.
Quatre, moi.
De toute manière, je n’ai que celle-là, d’idée.
Je me lance à nouveau :
— Pour que je sorte, il va falloir que votre client fasse un très gros effort. Ça peut marcher. Dites-lui que c’est ma condition pour lui rendre la totalité de sa caisse noire. Cash.
42
Je suis enfermé dans mes mensonges. J’en ai accumulé tant et tant. Dire maintenant la vérité à Nicole est au-dessus de mes forces. On nous a volé notre confiance en notre propre vie, notre sécurité, notre avenir. C’est tout ça que je voulais reconquérir. Comment lui expliquer ?
Le lendemain de la visite de Fontana, je lui fais passer une longue lettre. Par Lucie, pour aller plus vite. Ça n’est pas très réglementaire mais c’est vital. Lucie accepte.
Je lui demande pardon pour ce qu’elle a subi. Je comprends sa peur. Pardon, je lui écris, je t’aime, tout ce que je fais, c’est pour vous protéger, je vais sans doute finir ma vie ici, mourir ici, mais je veux que vous restiez vivantes, j’ai été obligé de faire des choses mais je te jure qu’il ne t’arrivera plus rien, jamais, je te le jure, garde confiance et si tu as eu du mal à cause de moi, pardon, je t’aime, je t’aime tant, je lui écris des tas de mots comme ça. Je veux surtout la rassurer. Pendant que j’écris la lettre, je revois sans cesse la photo prise par Fontana, les yeux de Nicole noyés de peur, chaque fois je suis saisi d’une folie meurtrière. Si je tiens Fontana, il va regretter que je ne sois pas seulement Boulon ou Bébétâ. Mais d’abord rassurer Nicole, ça n’arrivera plus, je te jure, bientôt nous serons de nouveau ensemble. Je dis « bientôt », je ne donne pas d’échéance. Si pour Nicole, « bientôt », ça peut être dix ou douze ans, je n’ajoute pas un mensonge de plus à ma liste.
Le soir dans ma cellule, je pleure. Parfois toute la nuit. S’il arrive quoi que ce soit à Nicole… C’est inimaginable. Ou à Mathilde…
Je ne sais pas, à travers sa cagoule, ce que lui a dit Fontana. Sans doute qu’elle devait se taire si elle voulait que son mari reste en vie dans sa prison. Nicole a évidemment saisi que cette scène n’avait servi qu’à faire la photo. Pour me la montrer.
Je sais qu’elle n’a pas porté plainte. Lucie m’en aurait parlé. Nicole n’a rien dit. Elle a tout gardé pour elle. Elle ne m’a pas écrit parce que les lettres passent par le juge. Selon Mathilde, elle s’apprêtait à venir me voir. Je crois qu’elle ne viendra pas.