En 2004, Morris écrivit sa meilleure lettre, en retravaillant quatre versions à la virgule près. Elle était destinée à Cora Ann Hooper. Dans cette lettre, il lui disait vivre dans un terrible remords de ce qu’il avait fait et promettait que si la conditionnelle lui était accordée, il passerait le restant de ses jours à expier son crime, commis lors d’un trou noir causé par l’alcool.
« J’assiste ici aux réunions des AA quatre fois par semaine, écrivit-il, et je parraine actuellement six alcooliques et toxicomanes en voie de guérison. Je continuerai ce travail dehors, au centre d’hébergement et de réinsertion sociale St Patrick, dans le North Side. J’ai eu une prise de conscience spirituelle, madame Hooper, et j’ai laissé Jésus entrer dans ma vie. Vous comprendrez à quel point ceci est important, car je sais que vous aussi, vous avez accepté le Christ notre Sauveur. “Pardonne-nous nos offenses, a-t-il dit, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.” Me pardonnerez-vous un jour de vous avoir offensée ? Je ne suis plus l’homme qui vous a causé tant de souffrances ce soir-là. J’ai eu une conversion d’âme. Je prie pour que vous répondiez à ma lettre. »
Dix jours plus tard, sa prière fut exaucée. Aucune adresse de retour sur l’enveloppe, seulement C.A. Hooper soigneusement écrit au dos. Morris n’eut pas besoin de l’ouvrir : un maton chargé de vérifier le courrier des prisonniers au bureau de la réception s’en était déjà occupé. Un seul feuillet de papier à lettres à bordure irrégulière avait été glissé à l’intérieur. Dans les coins supérieur droit et inférieur gauche, des chatons tout poilus jouaient avec des pelotes de laine grise. Aucune salutation. Une seule phrase manuscrite au centre de la page :
« J’espère que vous croupirez encore longtemps là où vous êtes. »
La salope se présenta à l’audience l’année suivante les jambes boudinées dans des bas de contention et les chevilles débordant de ses chaussures orthopédiques. Elle ressemblait à une variante trop grosse et vengeresse d’une hirondelle de Capistrano version pénitentiaire. Elle raconta son histoire une fois de plus, et une fois de plus la mise en liberté sous conditions fut rejetée. Morris était un prisonnier modèle et, à présent, il ne restait plus qu’une seule objection à sa libération sur le papier vert :
La victime déclare souffrir encore des séquelles psychologiques et physiques de son agression.
Morris se persuada que cette connerie c’était des conneries et retourna dans sa cellule. Pas exactement un penthouse, juste un cinq mètres carrés, mais au moins il avait des livres. Les livres étaient son évasion. Les livres étaient sa liberté. Il s’allongea sur sa couchette, imaginant à quel point ce serait jouissif de passer quinze minutes seul à seule avec Cora Ann Hooper et un cloueur à air comprimé.
Morris travaillait à présent à la bibliothèque, ce qui était une formidable amélioration. Les matons se fichaient bien de savoir comment il dépensait sa paye dérisoire, ce fut donc sans aucun problème qu’il s’abonna à l’American Bibliographer’s Newsletter. Il se fit aussi envoyer un certain nombre de catalogues, qui eux étaient gratuits, de négociants en livres rares. Il y voyait fréquemment des romans de Rothstein à des prix toujours plus exorbitants. Morris s’aperçut qu’il suivait sa cote avec autant de ferveur que certains prisonniers fans de sport suivaient leur équipe favorite. La plupart des écrivains perdaient de leur valeur après leur mort, mais une poignée de chanceux grimpaient dans les ventes. Rothstein étaient de ceux-là. De temps à autre, Morris tombait sur un Rothstein signé. Dans le catalogue Bauman de Noël 2007, un exemplaire du Coureur dédicacé à Harper Lee — un exemplaire dit « d’association », c’est-à-dire dédicacé aux proches d’un auteur — s’était vendu à dix-sept mille dollars.
Morris garda aussi un œil sur les journaux locaux durant ses années d’incarcération puis, à mesure que le vingt et unième siècle opérait sa révolution technologique, sur différents sites internet. Le terrain entre Sycamore Street et Birch Street était toujours empêtré dans un bourbier juridique interminable, et Morris s’en réjouissait. Il sortirait un jour et sa malle l’attendrait, fermement enracinée sous l’arbre surplombant la berge. Que les carnets puissent à présent valoir une fortune importait de moins en moins.
Il supposait que du temps où il était jeune, il aurait su profiter de toutes ces choses auxquelles les jeunes hommes aspirent quand ils ont encore les jambes solides et les couilles bien suspendues : les voyages et les femmes, les voitures et les femmes, les grandes baraques comme celles de Sugar Heights et les femmes. Maintenant, il rêvait à peine de ces trucs-là, et la dernière femme avec qui il avait eu une relation sexuelle conservait un rôle-clé dans son incarcération prolongée. L’ironie de la chose ne lui échappait pas. Mais ça allait. Tout partait en eau de boudin en ce bas monde. Tu perdais de la vitesse, tu perdais la vue, tu perdais même ton putain d’Electric Boogaloo, mais la littérature, elle, restait éternelle, et c’était ça qui l’attendait : une terre encore inexplorée que seul son créateur avait foulée. Et s’il devait attendre d’avoir soixante-dix ans pour l’explorer, soit. Il y avait aussi l’argent — toutes ces enveloppes de liquide. En aucun cas une fortune mais tout de même un joli petit pécule.
Au moins, j’ai un but, se disait-il. Combien ici peuvent en dire autant, surtout une fois que leurs cuisses deviennent flasques et que leur queue se lève seulement quand ils ont envie de pisser ?
Morris écrivit plusieurs fois à Andy Halliday, qui avait maintenant sa propre librairie — Morris l’avait appris par l’American Bibliographer’s Newsletter. Il savait aussi que son vieux pote avait déjà eu des emmerdes au moins une fois, pour avoir essayé de vendre un exemplaire volé du livre le plus connu de James Agee, mais qu’il était passé entre les mailles du filet. Dommage. Morris aurait adoré accueillir cette tafiole parfumée à l’eau de Cologne à Waynesville. Il connaissait tout un tas de sales types qui lui auraient botté le cul avec grand plaisir de la part de Morrie Bellamy. Mais c’était qu’un fantasme. Même si Andy avait été reconnu coupable, il aurait probablement juste écopé d’une amende et c’est tout. Au pire, il aurait été envoyé au country club à l’ouest de l’État réservé aux voleurs en col blanc.
Aucune de ses lettres à Andy ne reçut de réponse.
En 2010, son hirondelle personnelle revint une nouvelle fois à Capistrano, vêtue d’un tailleur noir comme si elle se rendait à ses propres obsèques. Qui tarderont pas à arriver si elle perd pas du poids, pensa Morris vicieusement. Les bajoues de Cora Ann Hooper pendouillaient maintenant de chaque côté de son cou telles des crêpes de chair, ses yeux étaient presque entièrement enfoncés dans des poches de gras, sa peau était cireuse. Elle avait remplacé le sac à main noir par un bleu, mais tout le reste était idem. Cauchemars ! Thérapie sans fin ! Vie ruinée à cause de l’horrible bête qui avait surgi cette nuit-là de la ruelle ! Et ainsi de suite, bla-bla-bla.
Mais tu l’oublieras jamais, à la fin, ce viol pourri ? pensa Morris. Tu la tourneras jamais, la page ?
Morris regagna sa cellule en pensant : Cette connerie c’est des conneries. Putain, c’est des grosses conneries.
C’était l’année de ses cinquante-cinq ans.
Un jour, en mars 2014, un geôlier vint chercher Morris à la bibliothèque où il était en train de lire Pastorale américaine pour la troisième fois, installé au bureau principal. (De l’avis de Morris, c’était de loin le meilleur livre de Philip Roth.) Le geôlier lui dit qu’il était attendu à l’Administration.