J’ai dit à la Commission ce qu’ils voulaient entendre, pense Morris. Il le fallait, mais toutes ces années perdues, c’est ta faute à toi, salopard d’homo vaniteux. Si j’avais été arrêté pour les meurtres de Rothstein et de mes partenaires, ce serait différent. Mais c’est pas le cas. J’ai jamais été interrogé à propos de MM. Rothstein, Dow et Rogers. J’ai perdu toutes ces années à cause d’un rapport sexuel forcé et désagréable dont je me souviens même pas. Et pourquoi j’ai fait ça ? Eh bien, c’est un peu comme dans l’histoire de la maison que Jack a bâtie. J’étais dans la ruelle au lieu d’être dans la taverne quand cette pute de Hooper est passée. Je m’étais fait virer de la taverne parce que j’avais filé un coup de pied dans le juke-box. J’avais filé un coup de pied dans le juke-box pour la même raison qui m’avait poussé à entrer dans la taverne : parce que j’étais furax contre toi.
Pourquoi tu reviens pas me voir début vingt et unième siècle avec tes carnets ? Si tu les as toujours.
Morris regarde Andy s’éloigner en se dandinant, serre les poings et pense : Tu ressemblais à une fille ce jour-là. À la petite vierge en chaleur avec qui tu fricotes sur la banquette arrière de ta voiture et qui est là : Oui, chéri, oh oui, oh oui, je t’aime tellement. Jusqu’à ce que tu remontes sa jupe jusqu’à sa taille, bien évidemment. Alors là, elle serre les genoux presque assez fort pour te péter le poignet et c’est genre : Non, oh non, arrête, tu me prends pour une fille facile ?
T’aurais au moins pu être un peu plus diplomate, pense Morris. Un peu de diplomatie aurait pu m’épargner toutes ces années gâchées. Mais non, même ça, tu pouvais pas, hein ? Même pas un : bravo, ça a dû demander du courage. Tout ce à quoi j’ai eu droit c’est : N’essaie pas de me foutre ça sur le dos !
Son vieux pote trimballe ses chaussures de riche à l’intérieur du Jamais Toujours où il se fera sans aucun doute lécher son gros cul par le maître d’hôtel. Morris regarde son bagel et se dit qu’il devrait le terminer — ou au moins racler le fromage avec les dents —, mais il a l’estomac trop noué. Il va plutôt aller au MACC et passer l’après-midi à essayer de remettre un peu d’ordre dans leur système d’archivage numérique foireux et bordélique. Il sait qu’il devrait pas revenir ici, dans Lacemaker Lane — qui est même plus une rue mais plutôt une promenade commerçante friquée interdite aux voitures — et il sait aussi qu’il sera probablement assis sur ce même banc mardi prochain. Et le mardi d’après. Sauf s’il a les carnets. Ça changerait la donne. Plus besoin de s’emmerder avec son vieux pote.
Il se lève et jette son bagel dans la poubelle la plus proche. Il regarde en direction du Jamais Toujours et murmure : « Tu crains, vieux pote. Tu crains vraiment. Et y m’en faudrait pas beaucoup pour que je te… »
Mais non.
Non.
Seuls les carnets comptent, et si Charlie Roberson veut bien l’aider, il ira les chercher demain soir. Et Charlie l’aidera. Il doit une fière chandelle à Morris et Morris a bien l’intention d’en profiter. Il sait qu’il devrait attendre encore un peu qu’Ellis McFarland soit absolument sûr que Morris fait partie des bons élèves et reporte son attention sur quelqu’un d’autre, mais l’attrait de la malle et de son contenu est trop fort. Il adorerait avoir sa revanche sur le fils de pute obèse en train de s’empiffrer dans un restau de luxe, mais la vengeance est pas aussi importante que le quatrième Jimmy Gold. Y en avait peut-être même un cinquième ! Morris sait qu’il y a peu de chances, mais c’est toujours possible. Les carnets étaient bien remplis, sacrément bien remplis. Il se dirige vers l’arrêt de bus en lançant un dernier regard maléfique en direction du Jamais Toujours et en pensant : Tu sauras jamais la chance que t’as eue.
Vieux pote.
5
À peu près au moment où Morris Bellamy jette son bagel et part pour l’arrêt de bus, Hodges termine sa salade en se disant qu’il pourrait en manger deux autres comme ça. Il remet la boîte en polystyrène et la fourchette en plastique dans le sac en papier qu’il dépose sur le plancher côté passager, se rappelant de jeter tout ça plus tard. Il aime sa nouvelle voiture, une Prius avec pas encore dix mille bornes au compteur, et fait de son mieux pour la garder propre et nette. C’est Holly qui l’a choisie. « Tu consommeras moins d’essence et tu respecteras l’environnement », lui avait-elle dit. La femme qui naguère osait à peine sortir de chez elle gère maintenant bien des aspects de sa vie. Elle le lâcherait un peu si elle se trouvait un petit copain, mais Hodges sait que c’est fort peu probable. Il est ce qui pourra jamais se rapprocher le plus d’un petit copain pour elle.
Heureusement que je t’aime, Holly, pense-t-il, sinon je devrais te tuer.
Il entend le vrombissement d’un avion à l’approche, regarde sa montre et constate qu’il est onze heures trente-quatre. On dirait qu’Oliver Madden va être pile poil à l’heure, et ça c’est chouette. Hodges lui-même est un homme ponctuel. Il attrape sa veste en tweed sur la banquette arrière et descend de voiture. Elle n’a pas un tombé tout à fait parfait car il a des trucs lourds dans les poches.
Il y a un avant-toit triangulaire au-dessus des portes d’entrée, et il fait facile cinq degrés de moins là-dessous. Hodges sort ses nouvelles lunettes de la poche intérieure de sa veste et scrute l’horizon à l’ouest. L’avion, à présent sur sa ligne d’approche, grossit, passant d’un point à une tache, puis à une forme identifiable correspondant aux photos que lui avait imprimées Holly : un 2008 Beechcraft KingAir 350 rouge avec un liseré noir. Seulement mille deux cents heures au compteur et huit cent cinq atterrissages exactement. Celui auquel Hodges s’apprête à assister sera le numéro huit cent six. Prix de vente estimé : quatre millions et des poussières.
Un homme en combinaison sort par les portes principales. Il regarde la voiture de Hodges, puis Hodges.
« Vous pouvez pas vous garer ici, dit-il.
— Vous avez pas l’air si débordés que ça aujourd’hui, répond Hodges nonchalamment.
— Le règlement c’est le règlement, monsieur.
— Je pars bientôt.
— Bientôt c’est pas pareil que maintenant. C’est réservé aux chargements et aux livraisons ici. Vous avez le parking pour vous garer. »
Le KingAir survole maintenant l’extrémité de la piste d’atterrissage, à quelques mètres à peine de la Terre Mère. Hodges pointe le pouce dans sa direction.
« Vous voyez cet avion, là ? L’homme aux commandes est un animal de la pire espèce. Pas mal de gens sont à ses trousses depuis un certain nombre d’années, et le voilà. »
Le gars en combinaison réfléchit à ce qu’il vient d’entendre pendant que l’animal de la pire espèce pose son avion sans rien de plus qu’un petit nuage de caoutchouc brûlé gris-bleu. Tous deux regardent l’appareil disparaître derrière le bâtiment de Zane Aviation. Puis l’homme — probablement un mécano — se retourne vers Hodges.
« Vous êtes flic ?
— Non, répond Hodges, mais pas loin. Et puis, je connais des présidents. »
Il tend une main légèrement fermée, paume vers le bas. Un billet de cinquante dollars dépasse entre ses phalanges.
Le mécano tend la main à son tour puis se ravise.
« Va y avoir du grabuge ?
— Non. »
L’homme prend le billet.
« Je suis censé lui amener ce Navigator ici. Exactement où vous êtes garé. C’est uniquement pour ça que je suis venu vous embêter. »