« Non, a répondu Pete. Je vais prendre le bus. »
Elle lui a proposé de l’Advil — c’est tout ce qu’elle a le droit de donner aux élèves pour le mal de tête — mais il a décliné, prétextant qu’il avait des cachets spéciaux pour migraines. Il avait oublié de les apporter aujourd’hui mais il en prendrait un dès qu’il arriverait chez lui. Cette excuse lui posait aucun problème parce qu’il avait vraiment une migraine. Pas du genre physique, c’est tout. Sa migraine s’appelait Andrew Halliday et même un des comprimés de Zomig de sa mère (c’est elle la migraineuse de la famille) la ferait pas passer.
Pete savait qu’il devait s’en occuper lui-même.
15
Il n’a aucune intention de prendre le bus. Le prochain ne passera pas avant une demi-heure, et il peut être à Sycamore Street en un quart d’heure en courant, et il va courir, parce que cette après-midi de jeudi est tout ce dont il dispose. Ses parents sont au travail et ne rentreront pas à la maison avant quatre heures, au moins. Quant à Tina, elle ne rentre pas du tout. Elle prétend qu’elle a été invitée à passer deux nuits chez son ancienne amie Barbara, de Teaberry Lane, mais Pete pense plutôt qu’elle s’est invitée. Dans ce cas-là, ça voudrait dire que sa sœur n’a pas renoncé à ses espoirs d’entrer à Chapel Ridge. Pete pense encore pouvoir l’aider, mais seulement si tout se déroule parfaitement cette après-midi. C’est un très gros si, mais il doit faire quelque chose. Sinon, il va devenir cinglé.
Il a perdu du poids depuis qu’il a commis la grossière erreur de s’acoquiner avec Andrew Halliday, l’acné de sa préadolescence s’offre un match retour et, bien sûr, il y a ces gros cernes noirs sous ses yeux. Il dort mal et son peu de sommeil est hanté de cauchemars. Quand il se réveille en pleine nuit — souvent recroquevillé en position fœtale, le pyjama trempé de sueur —, Pete reste éveillé, à essayer de trouver un moyen de se sortir du traquenard dans lequel il s’est fourré.
Il avait réellement oublié la sortie de vendredi, et quand Mme Bran, l’accompagnatrice, la lui a rappelée hier, son cerveau a passé la cinquième. C’était après l’heure de français et, avant qu’il arrive à son cours de maths, juste deux portes plus loin, la vague idée d’un plan se profile dans sa tête. Un plan qui dépend en partie d’un vieux chariot rouge, et encore plus d’un certain jeu de clés.
Une fois loin du lycée, Pete appelle le numéro de Andrew Halliday Rare Editions, un numéro qu’il préférerait ne pas avoir dans son téléphone. Il tombe sur le répondeur, ce qui lui épargne au moins un autre ouafi-ouafi. Il laisse un long message et le bip du répondeur le coupe alors qu’il s’apprête à conclure, mais c’est OK.
S’il arrive à débarrasser la maison des carnets, la police ne trouvera rien, mandat de perquisition ou non. Il est convaincu que ses parents ne diront rien de l’argent tombé du ciel, comme ils l’ont toujours fait. Alors que Pete glisse son portable dans la poche de son pantalon, une formule de sa première année de latin surgit dans son esprit. C’est une formule terrifiante dans n’importe quelle langue, mais elle convient parfaitement à la situation.
Alea jacta est.
Les dés sont jetés.
16
Avant d’entrer dans la maison, Pete passe la tête dans le garage pour s’assurer que le vieux chariot Kettler de Tina est toujours là. Ils ont vendu beaucoup d’affaires au vide-grenier qu’ils ont organisé avant de déménager, mais Teenie avait fait tout un foin pour garder le Kettler avec ses barrières en bois à l’ancienne, et leur mère avait cédé. Pete le voit pas tout de suite et commence à s’inquiéter. Puis il le repère dans un coin du garage et laisse échapper un soupir de soulagement. Il se souvient de Tina le promenant à travers la pelouse avec toutes ses peluches entassées dedans (Mme Beasley trônant à la place d’honneur, bien sûr), leur disant qu’ils partaient faire un pic-pic dans les bois avec des samwich au jambon et des biski au gingembe pour les enfants sages. C’était le bon temps, avant que le malade en Mercedes volée vienne tout faire foirer.
Plus de pic-pic après ça.
Pete entre dans la maison et se rend directement dans le minuscule bureau de son père. Son cœur tambourine furieusement contre sa poitrine, parce que c’est là que tout se joue. Les choses peuvent mal tourner même s’il trouve les clés qu’il lui faut, mais s’il les trouve pas, tout sera fini avant d’avoir commencé. Et il a pas de plan B.
Bien que l’activité de Tom Saubers soit principalement axée sur la recherche de biens immobiliers — trouver les bonnes propriétés mises à la vente ou susceptibles de l’être, et communiquer ensuite ces prospections à de petites entreprises ou agences indépendantes —, il a tout doucement commencé à se relancer dans la vente directe, mais rien de bien gros, et seulement ici, dans le North Side. Ça lui a pas rapporté grand-chose en 2012, mais ces deux dernières années, il a empoché de belles commissions, et il détient maintenant l’exclusivité sur une douzaine de propriétés dans tout le quartier des rues aux noms d’arbres. L’une d’elles — l’ironie de la chose n’a échappé à personne dans la famille — est le 49 Elm Street, la maison qui a appartenu à Deborah Hartsfield et son fils Brady, le célèbre Tueur à la Mercedes.
« Je risque de mettre un moment à la vendre, celle-là », a dit papa un soir à table, et puis il s’est carrément marré.
Un tableau en liège est accroché au mur, à gauche de l’ordinateur de son père. Les clés des différents biens immobiliers dont il est actuellement l’agent y sont punaisées, chacune par son propre anneau. Pete inspecte le tableau avec inquiétude, trouve ce qu’il veut — ce qu’il lui faut — et donne un coup de poing triomphal dans le vide. Sur ce porte-clé, l’étiquette indique CTR AR BIRCH ST.
« Peu probable que j’arrive à me débarrasser d’un mastodonte de brique pareil, avait dit Tom Saubers à table lors d’un autre repas, mais si j’y arrive, on peut dire bye-bye à cette maison et retourner au Pays des Jacuzzis et des BMW. »
C’est comme ça qu’il appelle le West Side.
Pete fourre les clés du Centre Aéré dans sa poche avec son portable, puis se précipite à l’étage et récupère les valises dont il s’est servi pour transporter les carnets jusqu’à chez lui. Cette fois, c’est pour un très court trajet qu’il en a besoin. Il escalade l’échelle pliable du grenier et embarque les carnets (les manipulant avec délicatesse même dans sa hâte). Il descend les valises au premier étage une par une, décharge les carnets sur son lit, remet les valises dans le placard de ses parents, puis dévale les escaliers jusqu’en bas, carrément jusqu’à la cave. Il est en nage et schlingue probablement autant que l’enclos des singes au zoo, mais il faudra attendre pour la douche. Il doit changer de T-shirt, cela dit. Il a un polo Key Club qui fera parfaitement l’affaire pour ce qu’il a prévu. Le Key Club est toujours en train de rendre tout un tas de services à la con à la collectivité.