Sa mère garde un bon stock de cartons vides à la cave. Pete prend les deux plus gros et retourne à l’étage, faisant d’abord un détour par le bureau de son père pour attraper un marqueur.
Pense à le remettre à sa place quand tu rapporteras les clés, s’intime-t-il. Pense à tout remettre à sa place.
Il répartit les carnets dans les deux cartons — tous sauf les six qu’il espère toujours vendre à Andrew Halliday — et replie les rabats. Avec le marqueur, il écrit USTENSILES CUISINE sur chacun d’eux en grandes capitales. Il regarde l’heure à sa montre. Il a de la marge… enfin, tant que Halliday écoute pas son message et le balance pas aux flics. Pete n’y croit pas vraiment, mais c’est pas totalement exclu non plus. Il navigue en eaux troubles. Avant de quitter sa chambre, il cache les six carnets restants derrière la plinthe branlante dans son placard. Il y a juste la place, et si tout se passe bien, ils n’y resteront pas longtemps.
Il transporte les cartons jusqu’au garage et les installe dans le vieux chariot de Tina. Il commence à descendre l’allée, se rend compte qu’il a oublié de mettre le T-shirt Key Club et bombe à nouveau jusqu’à l’étage. Il est en train de passer le polo quand il réalise avec stupeur qu’il a laissé les carnets au beau milieu de l’allée. Ils valent un fric monstre et voilà qu’il les abandonne au grand jour où n’importe qui peut passer et les embarquer.
Quel con ! se fustige-t-il. Quel con, quel con, mais putain quel con !
Pete dévale les escaliers, son polo tout propre déjà collé au dos par la sueur. Le chariot est là, bien sûr ; sans déconner, qui s’emmerderait à voler des cartons marqués USTENSILES CUISINE ? Mais c’était quand même un truc idiot à pas faire, y a des gens prêts à voler tout ce qui traîne, et ça soulève une question pertinente : combien d’autres conneries du même genre est-il en train de faire ?
Il se dit : J’aurais jamais dû me foutre là-dedans, j’aurais dû appeler la police et leur remettre l’argent et les carnets dès que je les ai trouvés.
Mais parce qu’il a la fâcheuse tendance à être honnête avec lui-même (du moins la plupart du temps), il sait que si c’était à refaire, il referait probablement tout de la même manière, parce que ses parents étaient à deux doigts de se séparer et qu’il les aimait trop pour pas au moins essayer d’éviter ça.
Et ça a marché, se console-t-il. Le truc crétin, c’est de pas avoir pris la tangente tant que j’avais une longueur d’avance.
Mais.
Trop tard maintenant.
17
Sa première idée avait été de remettre les carnets dans la malle enterrée, mais Pete l’avait écartée presque aussitôt. Si les flics venaient, avec le mandat de perquisition dont l’avait menacé Halliday, où iraient-ils chercher après avoir fait chou blanc dans la maison ? Il leur suffirait de regarder par la fenêtre de la cuisine et d’apercevoir toute cette friche au-delà du jardin de derrière. L’endroit idéal. S’ils décidaient de suivre le sentier, ils verraient un carré de terre fraîchement retournée près du ruisseau, et ça serait game over pour lui.
Non, c’est mieux de faire comme ça.
Mais plus angoissant, aussi.
Il tire le vieux chariot de Tina le long du trottoir et tourne à gauche dans Elm. John Tighe, qui habite à l’angle de Sycamore et de Elm, est dehors en train de tondre sa pelouse. Son fils Bill s’amuse à lancer un frisbee à leur chien. Le frisbee vole par-dessus la tête du chien et atterrit dans le chariot où il vient se nicher entre les deux cartons.
« Renvoie-le ! » s’écrie Billy Tighe en traversant la pelouse au galop. Ses mèches de cheveux bruns rebondissent sur son crâne. « Renvoie-le fort ! »
Pete renvoie le frisbee mais lorsque Billy veut le lui renvoyer, Pete lui fait non de la main. Quelqu’un le klaxonne au moment où il tourne dans Birch et il manque s’évanouir de frayeur, mais c’est seulement Andrea Kellogg, la dame qui vient coiffer Linda Saubers une fois par mois. Pete la salue d’un signe du pouce et d’un sourire qu’il espère éblouissant. Au moins, elle, elle a pas envie de jouer au frisbee, pense-t-il.
Et voilà le Centre Aéré, une boîte en brique de deux étages avec une pancarte sur le devant qui dit : À VENDRE et APPELER THOMAS SAUBERS IMMOBILIER avec le numéro de portable de son père. Les fenêtres du rez-de-chaussée ont été condamnées avec du contreplaqué pour empêcher les gosses de casser les vitres, mais à part ça, le bâtiment a l’air encore pas mal. Deux ou trois tags ornent les briques, c’est sûr, mais déjà du temps où il était ouvert, le Centre Aéré était un super spot pour les tagueurs. La pelouse de devant a été tondue. Ça, c’est papa, pense Pete non sans fierté. Il a dû payer un gamin du quartier pour le faire. Je l’aurais fait gratis s’il me l’avait demandé.
Il gare le chariot au bas des marches, monte les cartons l’un après l’autre et il est en train de sortir les clés de sa poche quand une Datsun cabossée se range le long du trottoir. C’est M. Evans, son entraîneur de Petite Ligue quand on jouait encore au base-ball dans cette partie de la ville. Pete a joué avec lui lorsque M. Evans entraînait les Zèbres de Zoney’s Go-Mart.
« Hé, Receveur ! »
M. Evans s’est penché pour baisser la vitre côté passager.
Merde, pense Pete. Merde-merde-merde.
« Salut, Coach Evans.
— Qu’est-ce que tu fais ? Ils rouvrent le Centre ou quoi ?
— Non, je crois pas. » Pete a préparé une histoire pour une éventualité de ce genre mais il espérait ne pas avoir à la raconter. « Y a un genre de truc politique, la semaine prochaine. La Ligue des Femmes Électrices ou un truc comme ça. Peut-être un débat ? Je sais pas trop. »
Au moins, c’est plausible, parce que cette année est une année électorale, avec des primaires dans quinze jours et des problèmes municipaux à n’en plus finir.
« Largement matière à débat, c’est sûr. »
M. Evans — corpulent, sympa, jamais très grand stratège sur le terrain mais super pour l’esprit d’équipe et toujours content de distribuer des sodas après les matchs et les entraînements — porte aujourd’hui sa vieille casquette des Zèbres de Zoney, maintenant toute délavée et avec des auréoles de sueur.
« T’as besoin d’un coup de main ? »
Oh, non. Par pitié.
« Non non, ça va.
— Hé, ça me dérange pas. »
L’ancien entraîneur de Pete coupe le contact de sa Datsun et commence à déplacer son poids sur le siège, s’apprêtant à descendre.
« Vraiment, Coach, ça va. Si vous m’aidez, j’aurai fini trop tôt et faudra que je retourne en classe. »
M. Evans rigole et se recale derrière le volant.
« Pigé. » Il redémarre et sa Datsun largue un pet de fumée bleue. « Mais pense à bien refermer à clé derrière toi, OK ?
— Bien sûr », dit Pete.
Les clés du Centre glissent entre ses doigts mouillés de sueur et il se penche pour les ramasser. Quand il se redresse, la voiture de M. Evans est en train de s’éloigner.
Ouf. Merci, mon Dieu. Et s’il vous plaît, faites qu’il n’appelle pas mon père pour le féliciter de l’esprit civique de son fils.
La première clé que Pete essaie ne rentre pas dans la serrure. La deuxième rentre mais ne veut pas tourner. Il la secoue un peu dans un sens, puis dans l’autre, pendant que la sueur ruisselle sur son visage et lui dégouline, brûlante, dans l’œil gauche. Pas de bol. Il est en train de se dire qu’il va peut-être devoir réenterrer la malle après tout — autrement dit retourner au garage prendre des outils — quand la grosse vieille serrure se décide à coopérer. Il pousse la porte, transporte les cartons à l’intérieur, puis retourne chercher le chariot. Il n’a pas envie que quelqu’un se demande ce que fait ce truc au pied des marches.