Les grandes salles du Centre ont été presque entièrement débarrassées, ce qui fait paraître le bâtiment encore plus vaste. Il fait chaud à l’intérieur sans clim, et l’air sent la poussière et le renfermé. Avec les fenêtres condamnées, il fait sombre aussi. Les pas de Pete résonnent tandis qu’il trimballe les cartons à travers l’immense pièce centrale où les jeunes jouaient à des jeux de société et regardaient la télé, et les emporte dans la cuisine. La porte de l’escalier qui descend au sous-sol est verrouillée elle aussi, mais la première clé qu’il a essayée à la porte d’entrée est la bonne et au moins, il y a toujours l’électricité. Heureusement, car il n’a même pas pensé à emporter une lampe de poche.
Il descend le premier carton et découvre un spectacle réjouissant : le sous-sol est rempli de bazar. Des dizaines de tables de jeu sont empilées contre un mur, une bonne centaine de chaises pliantes sont alignées en rang les unes contre les autres, il y a des vieux composants de chaînes stéréo et des consoles de jeux vidéo démodées et, encore mieux que tout, des tas de cartons à peu près comme les siens. Il glisse un œil dans quelques-uns et entrevoit de vieux trophées sportifs, des photos encadrées d’équipes locales des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, un gant de receveur usé jusqu’à la corde, un fouillis de briques de LEGO. Ça alors, y en a même qui sont marqués CUISINE ! Pete pousse les siens contre ceux-là, où ils ont l’air parfaitement à leur place.
C’est le mieux que je puisse faire, pense-t-il. Et si j’arrive à sortir d’ici sans que quelqu’un vienne me demander ce que je fous là, je m’en tirerai à bon compte.
Il referme la porte du sous-sol et retourne à la porte d’entrée, écoutant l’écho de ses pas et se souvenant de toutes les fois où il a emmené Tina ici pour pas qu’elle entende leurs parents se disputer. Pour pas qu’ils les entendent tous les deux.
Il jette un œil dans Birch Street, voit qu’elle est déserte et traîne le chariot de Tina au bas des marches. Il remonte verrouiller la porte d’entrée et retourne à la maison en prenant bien soin de refaire un signe de la main à M. Tighe. C’est plus facile, maintenant ; il renvoie même deux fois le frisbee à Billy Tighe. Le chien le chipe la deuxième fois et ça les fait rire. Avec les carnets rangés au sous-sol du Centre Aéré abandonné, dissimulés au milieu de tous ces autres cartons légitimes, rire aussi devient facile. Pete se sent allégé de vingt-cinq kilos.
Peut-être même cinquante.
18
Quand Hodges pousse la porte de la réception des deux minuscules bureaux qu’ils occupent au sixième étage du Turner Building, au bout de Marlborough Street, il trouve Holly tournant comme un lion en cage, un Bic planté dans la bouche. Elle s’arrête quand elle l’aperçoit.
« Enfin !
— Holly, on s’est parlé au téléphone il y a à peine un quart d’heure. »
Il lui ôte gentiment le stylo de la bouche et observe les traces de morsures sur le capuchon.
« On dirait que ça fait plus longtemps. Elles sont dans ton bureau. Je mettrais ma main au feu que la copine de Barbara a pleuré. Elle avait les yeux tout rouges quand je leur ai apporté les Coca. Vas-y, Bill. Vas-y vas-y vas-y. »
Il n’essaiera pas de toucher Holly, pas quand elle est comme ça. Elle manquerait s’évanouir. Pourtant, elle va nettement mieux que lorsqu’il l’a rencontrée. Sous la tutelle patiente de Tanya Robinson, la mère de Jerome et Barbara, elle a même acquis un certain sens vestimentaire.
« J’y vais, dit-il, mais j’aimerais bien un petit aperçu de la situation. T’as idée de quoi il s’agit ? »
Les possibilités abondent car les gentils enfants sont pas toujours gentils. Ça pourrait être une histoire de vol à l’étalage sans gravité, ou d’herbe. Peut-être du harcèlement scolaire ou un oncle aux mains baladeuses. Au moins, il peut être sûr (enfin, quasi sûr, rien n’est impossible) que la copine de Barbara n’a assassiné personne.
« C’est au sujet du frère de Tina. Tina, c’est le nom de la copine de Barbara, je te l’avais dit ? »
Holly loupe le hochement de tête de Hodges : elle est en train de contempler son stylo avec regret. Privé de sa présence, elle se fait les dents sur sa lèvre inférieure.
« Tina pense que son frère a volé de l’argent.
— Quel âge a le frère ?
— Il va au lycée. C’est tout ce que je sais. Je peux ravoir mon stylo ?
— Non. Sors fumer une cigarette.
— Je fais plus ça depuis longtemps. »
Holly regarde en haut à gauche, un signe révélateur que Hodges a vu maintes fois dans sa vie de flic. Oliver Madden l’a même fait une ou deux fois, tiens, et question mensonge, Madden était un pro.
« J’ai arr…
— Rien qu’une. Ça te calmera. Tu leur as apporté quelque chose à manger ?
— Non, j’y ai pas pensé. Je suis dés…
— Non, c’est pas grave. Retourne en face leur acheter de quoi grignoter. Des NutraBars, un truc comme ça.
— Les NutraBars, c’est des friandises pour chiens, Bill. »
Patiemment, il corrige :
« Des barres énergétiques, alors. Des trucs sains. Pas de chocolat.
— D’accord. »
Elle disparaît dans un tourbillon de jupe et de talons plats. Hodges prend une forte inspiration, et entre dans son bureau.
19
Les filles sont assises sur le canapé. Barbara est noire et sa copine Tina est blanche. La première pensée amusée qui vient à Hodges c’est sel et poivre dans salière et poivrière assorties. Sauf qu’elles sont pas tout à fait assorties. Bien sûr, elles ont toutes les deux une queue de cheval presque identique. Bien sûr, elles portent des baskets à peu près semblables, le genre à la mode cette année pour les adolescentes. Et, bien sûr, chacune a entre les mains un magazine pris sur sa table basse : Pursuit, tout sur la profession du dépistage et de la traque, pas vraiment le genre de lecture habituelle des jeunes filles, mais bon, c’est pas grave, vu qu’il est assez clair que ni l’une ni l’autre n’est vraiment en train de lire.
Barbara porte son uniforme de lycée et paraît relativement calme. L’autre est en pantalon noir et T-shirt bleu avec un motif de papillon appliqué sur le devant. Elle a le visage blême et ses yeux cerclés de rouge le regardent avec un mélange d’espoir et de terreur qui fait mal au cœur.
Barbara se lève d’un bond et vient l’étreindre, alors qu’il n’y a pas si longtemps, elle lui aurait tapé le poing, phalanges contre phalanges, et point barre.
« Salut, Bill. Je suis contente de vous voir. »
Ce qu’elle fait adulte, et ce qu’elle a grandi. Est-ce qu’elle a déjà quatorze ans ? Est-ce possible ?
« Content aussi, Barbs. Comment va Jerome ? Il rentre à la maison cet été ? »
Jerome est étudiant à Harvard à présent et son alter ego, Tyrone Feelgood Delight, causeur d’argot afro-américain, semble avoir pris sa retraite. Du temps où Jerome était lycéen et faisait de menus travaux pour Hodges, Tyrone était un visiteur régulier. Hodges ne le regrette pas vraiment — Tyrone a toujours été une sorte de personnalité juvénile — mais Jerome lui manque.