Barbara fronce le nez.
« Il est rentré une semaine, et là, il est reparti. Il emmène sa copine, elle est originaire de quelque part en Pennsylvanie, à un bal de débutantes. Vous trouvez pas que ça fait sexiste ce truc ? Moi si. »
Hodges n’a aucune envie de s’embarquer là-dedans.
« Présente-moi ton amie, veux-tu ?
— Voici Tina. Elle habitait Hanover Street avant, à deux pas de chez nous. Elle veut aller à Chapel Ridge avec moi l’an prochain. Tina, c’est Bill Hodges. Il va pouvoir t’aider. »
Hodges s’incline légèrement afin de tendre la main à la jeune fille blanche restée assise sur le canapé. Elle a d’abord un mouvement de recul, puis elle lui serre timidement la main. En la relâchant, elle se met à pleurer.
« J’aurais pas dû venir. Pete va me tuer. »
Oh, merde, pense Hodges. Il attrape une poignée de mouchoirs en papier dans la boîte posée sur son bureau, mais avant qu’il ait pu les tendre à Tina, Barbara les lui prend et essuie les yeux de sa copine. Puis elle se rassoit sur le canapé et lui passe un bras autour des épaules.
« Tina, dit Barbara — et d’un ton plutôt sévère. T’es venue me voir pour me dire que t’avais besoin d’aide. On a trouvé de l’aide. »
Hodges est stupéfait d’entendre à quel point elle ressemble à sa mère.
« Tout ce que t’as à faire c’est lui dire ce que tu m’as dit. » Barbara reporte son attention sur Hodges. « Et vous, Bill, vous ne dites rien à mes parents. Holly non plus. Si vous le dites à mon père, il le dira au père de Tina. Et alors, son frère aura vraiment des ennuis.
— Oublions ça pour le moment. »
Hodges extrait sa chaise pivotante de derrière son bureau — ça passe juste, mais il y arrive. Il a pas envie de mettre un bureau entre lui et la copine apeurée de Barbara ; ça ferait trop proviseur de lycée. Il s’assoit, croise ses mains entre ses genoux et adresse un sourire à Tina.
« Commençons par ton nom. Tout entier.
— Tina Annette Saubers. »
Saubers. Ça lui dit vaguement quelque chose. Une affaire ancienne ? Peut-être.
« Qu’est-ce qui te tracasse, Tina ?
— Mon frère a volé de l’argent. »
À peine un murmure. Yeux de nouveau voilés de larmes.
« Peut-être beaucoup d’argent. Et il peut pas le rendre, parce qu’on l’a dépensé. Je l’ai dit à Barbara parce que je sais que son frère a aidé à arrêter le cinglé qui a blessé mon père quand le cinglé a essayé de se faire sauter au concert des ’Round Here au MACC. Je pensais que Jerome aurait pu m’aider, parce qu’il a eu une médaille de bravoure et tout ça. Il est passé à la télé.
— Oui », acquiesce Hodges.
Holly aussi aurait dû passer à la télé — elle a été tout aussi courageuse, et très réclamée — mais pendant cette période de sa vie, Holly Gibney aurait préféré avaler du déboucheur d’évier plutôt que de se présenter devant des caméras de télévision pour répondre à des questions.
« Sauf que Barbs m’a dit que Jerome est en Pennsylvanie et que je devrais vous parler à vous à la place, parce que vous avez été policier. »
Elle le regarde avec de grands yeux noyés de larmes.
Saubers, médite Hodges. Ah, ouais. Il se souvient pas du prénom du type mais ce nom de famille est difficile à oublier et il comprend pourquoi ça lui disait quelque chose. Saubers faisait partie des blessés du City Center quand Hartsfield a fauché tous ces malheureux pleins d’espoir à cette foire à l’emploi.
« Je voulais venir vous parler moi d’abord, ajoute Barbara. C’est ce qu’on avait décidé avec Tina. Pour genre tâter le terrain et voir si vous vouliez bien nous aider. Et puis Teenie est venue me voir à l’école aujourd’hui et elle était toute chamboulée…
— Parce qu’il va encore pire qu’avant ! s’exclame Tina. Je sais pas ce qui s’est passé, mais depuis qu’il se laisse pousser cette horrible moustache, il va encore pire ! Il parle en dormant — je l’entends — et il a maigri et ses boutons d’acné sont revenus et notre prof d’hygiène et santé nous a dit que ça pouvait venir du stress et… et… je crois que des fois, il pleure. » Elle paraît surprise de ce qu’elle vient de dire comme si elle n’arrivait pas bien à se faire à l’idée que son grand frère puisse pleurer. « Et s’il se suicide ? C’est de ça que j’ai vraiment peur parce que le suicide des adolescents est un problème grave ! »
Encore des anecdotes divertissantes qu’elle tient du cours d’hygiène et santé, pense Hodges. Mais ça n’en est pas moins vrai.
« Elle raconte pas de blagues, dit Barbara. C’est une histoire incroyable.
— Alors j’aimerais l’entendre, dit Hodges. Depuis le commencement. »
Tina prend une profonde inspiration, et se lance.
20
Si on lui avait posé la question, Hodges aurait dit qu’il doutait que le récit des malheurs d’une adolescente de treize ans puisse le surprendre, encore moins le stupéfier. Mais il est stupéfait. Clairement. Foutrement sidéré. Et il la croit sur parole : c’est trop incroyable pour être une invention.
Le temps que Tina ait fini, elle s’est considérablement calmée. Hodges a déjà vu ça avant. La confession peut, ou pas, soulager l’âme, mais elle calme indubitablement les nerfs.
Il va ouvrir la porte donnant sur la réception et aperçoit Holly assise devant son ordinateur, en train de jouer au solitaire. Elle a, posé à côté d’elle, un sachet rempli d’assez de barres énergétiques pour soutenir à quatre le siège d’une armée de zombies.
« Viens par là, Hols, dit-il. J’ai besoin de toi. Et apporte-nous ça. »
Holly entre d’un pas hésitant, épie Tina Saubers et semble soulagée de ce qu’elle voit. Chacune des filles prend une barre énergétique, ce qui semble accroître son soulagement. Hodges aussi en prend une. La salade qu’il a avalée pour déjeuner lui semble digérée depuis déjà un mois et le steak végé lui a pas tellement tenu au corps, non plus. Des fois, il rêve encore de faire une descente au MacDo et de commander tout ce qu’il y a sur la carte.
« Mmmh, c’est bon, dit Barbara en mastiquant. J’ai eu framboise. Et toi, Teenie ?
— Citron, répond Tina. Ouais, c’est bon. Merci, monsieur Hodges. Merci, madame Holly.
— Barb, intervient Holly. Où ta mère te croit-elle en ce moment ?
— Au cinéma, répond Barbara. Revoir La Reine des neiges, la version sing-along. Ils le passent toutes les après-midi au Seven. On dirait que ça fait une éternité qu’il y est. » Elle roule des yeux à l’adresse de Tina et Tina lui retourne le même roulement d’yeux complice. « Maman nous a dit qu’on pouvait rentrer en bus mais faut qu’on soit à la maison à six heures grand max. Tina dort chez moi. »
Ça nous laisse un peu de temps, pense Hodges.
« Tina, je veux que tu reprennes tout du début, pour que Holly puisse entendre. C’est mon assistante et elle est maligne. Et puis, elle sait garder un secret. »
Tina renouvelle son récit, avec plus de détails maintenant qu’elle est plus calme. Holly écoute attentivement, ses tics d’autiste Asperger presque tous disparus, comme à chaque fois qu’elle est complètement absorbée. Le seul qui persiste, ce sont ses doigts qui s’agitent sans relâche, pianotant sur ses cuisses comme si elle martelait un clavier invisible.