Выбрать главу

Je me ferai pas choper, pense Morris. J’ai attendu trop longtemps.

« Et, une dernière chose… »

Roberson attend.

« T’aurais pas un flingue ? » Morris voit la mine de Charlie et ajoute précipitamment : « Pas pour m’en servir, juste par sécurité. »

Roberson secoue la tête.

« Pas de flingue. Je me prendrais largement plus qu’une tape sur les doigts pour ça.

— Je dirais jamais que c’est toi. »

Les yeux injectés de sang épient Morris avec ruse.

« Je peux être franc ? T’es trop fraîchement sorti de taule pour un flingue. Tu trouverais le moyen de te coller une prune dans les couilles. La fourgonnette, OK. Je te dois ça. Mais si tu veux un flingue, va le chercher ailleurs. »

23

À trois heures, ce vendredi après-midi-là, Morris manque de peu foutre en l’air pour douze millions de dollars d’art moderne.

Enfin, non, pas exactement, mais il passe à deux doigts d’effacer toute trace de cet art moderne-là, y compris sa provenance et les coordonnées d’une douzaine de riches mécènes du MACC. Il a passé des semaines à mettre sur pied un protocole de recherche qui couvre toutes les acquisitions du MACC depuis le début du vingt et unième siècle. Ce protocole est une œuvre d’art en soi, et cette après-midi, au lieu de glisser tous les sous-fichiers dans le dossier maître, il les a balancés d’un clic de souris dans la corbeille avec tout un tas d’autres merdes inutiles. Le système informatique dépassé et poussif du MACC est surchargé d’un bordel sans nom, y compris une tonne de machins qui sont plus dans les lieux depuis belle lurette. Les machins en question ont été déménagés au Metropolitan Museum of Art de New York depuis 2005. Morris est sur le point de vider la corbeille pour faire de la place pour d’autres merdes, le doigt carrément sur la détente, quand il s’aperçoit qu’il est en train d’expédier des fichiers parfaitement valides et bien vivants au paradis des données informatiques.

Une seconde, il est de retour à Waynesville, en train de chercher à planquer de la contrebande avant une inspection de cellule que la rumeur dit imminente, peut-être rien de plus dangereux qu’un paquet de cookies mais assez pour te faire repérer si le maton est de mauvais poil. Il regarde son doigt, qui plane à moins de deux millimètres de la foutue touche suppression, et il ramène sa main contre sa poitrine où il sent son cœur cogner vite et fort. À quoi est-ce qu’il pensait, nom de Dieu ?

Son gros con de patron choisit cet instant pour passer la tête à la porte du réduit dans lequel Morris travaille. Les espaces dans lesquels les autres ronds-de-cuir passent leurs journées sont décorés de photos de leurs petits copains et petites copines, de la famille, même du putain de chien de la famille, mais Morris n’a accroché qu’une carte postale de Paris où il a toujours eu envie d’aller. Tu parles, comme si ça risquait d’arriver.

« Tout va bien, Morris ? demande le gros con.

— Impec », répond Morris priant pour que son patron n’entre pas jeter un coup d’œil à son écran.

Pas qu’il y comprendrait grand-chose. Le connard obèse sait envoyer des e-mails, il semble même avoir une vague notion de ce à quoi sert Google, mais en dehors de ça, il est perdu. Et pourtant, il réside en banlieue pavillonnaire avec bobonne et les mioches, et pas au Manoir aux Barges où les cinglés gueulent contre des ennemis invisibles en pleine nuit.

« Content de le savoir. Continuez comme ça. »

Morris pense : Et toi, continue de trimballer ton gros cul ailleurs.

Le gros con s’exécute, probablement direction la cafétéria pour s’empiffrer sa gueule de gros con. Quand il est parti, Morris clique sur l’icône corbeille, récupère ce qu’il a failli effacer et le réintègre au dossier maître. C’est pas terrible comme opération, mais quand il a fini, il souffle comme un démineur qui vient de désamorcer une bombe.

Où t’avais la tête ? se réprimande-t-il. À quoi tu pensais ?

Questions rhétoriques. Il pensait aux carnets de Rothstein, maintenant si proches. Et aussi à la petite fourgonnette noire, et à ce que ça va être flippant de conduire à nouveau après toutes ces années à l’ombre. Tout ce qu’il lui faudrait, c’est un accrochage… ou un flic qui lui trouverait l’air louche…

Faut que je tienne le coup encore un moment, pense Morris. Il le faut.

Mais il a déjà le cerveau en surchauffe, l’aiguille dans le rouge. Il pense qu’il ira mieux dès qu’il aura remis la main sur les carnets (sur l’argent aussi, même si c’est nettement moins important). Et qu’il aura planqué ces petits trésors au fond du placard de sa chambre au huitième étage du Manoir aux Barges. Alors il pourra se détendre, mais pour le moment, le stress le tue. C’est aussi le fait de se retrouver dans un monde transformé et de faire un vrai boulot pour un patron qui porte pas un uniforme gris mais à qui il faut quand même faire des courbettes. Et par-dessus tout, il y a le stress de devoir conduire sans permis un véhicule sans assurance.

Il pense : À dix heures ce soir, tout ira mieux. Entre-temps, arrime le barda et serre les dents. Cette connerie c’est des conneries.

« OK », chuchote Morris, et il essuie un fourmillement de sueur sur sa peau, entre son nez et sa lèvre supérieure.

24

À seize heures, il sauvegarde son travail, ferme les applis qu’il avait ouvertes et éteint l’ordi. Il débouche dans le hall luxueux du MACC et là, debout comme un mauvais rêve devenu réalité, jambes écartées et mains derrière le dos, il y a Ellis McFarland. Son agent de probation est en train d’examiner une toile de Edward Hooper comme l’amateur d’art qu’il est sûrement pas.

Sans se retourner (Morris comprend que le type a dû apercevoir son reflet dans le verre qui protège la toile, mais ça fout quand même les jetons), McFarland dit : « Holà, Morrie. Comment ça va, mon ami ? »

Il sait, pense Morris. Et pas juste pour la fourgonnette. Pour tout.

Non, c’est pas vrai, et il sait que c’est pas vrai, mais la partie de lui qui est encore en prison et qui y sera toujours lui assure que c’est vrai. Pour McFarland, le front de Morris Bellamy est une vitre transparente. Il voit tout ce qu’il y a derrière, le moindre engrenage en mouvement, le moindre rouage en surchauffe.

« Je vais bien, monsieur McFarland. »

Aujourd’hui, McFarland porte un veston sport à carreaux de la taille approximative d’un tapis de salon. Il examine Morris des pieds à la tête et de la tête aux pieds et quand son regard revient se poser sur le visage de Morris, celui-ci a toutes les peines du monde à le soutenir.

« Vous n’avez pas l’air d’aller si bien que ça. Vous êtes tout pâle et vous avez ces gros cernes noirs d’excès de branlette sous les yeux. Consommeriez-vous un produit non autorisé, Morris ?

— Non, monsieur.

— Vous livreriez-vous à des activités non autorisées ?

— Non. » Pensant à la fourgonnette avec FLEURS JONES encore visible sur le côté qui l’attend dans le South Side. Probablement avec les clés déjà sous la roue.

« Non qui ?

— Non, monsieur.

— Mmm-mmh. C’est peut-être la grippe. Parce que, franchement, vous avez l’air de dix kilos de merde dans un sac de cinq.

— J’ai failli faire une erreur, explique Morris. Elle aurait pu être rectifiée — sans doute — mais ça aurait impliqué de faire venir un technicien informatique de l’extérieur et peut-être même de fermer le serveur principal. Ça m’aurait valu des ennuis.