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— Bienvenue dans le monde du travail, dit McFarland sans une once de sympathie.

— Mais c’est différent pour moi ! » explose Morris. Et bon Dieu, ce que ça fait du bien d’exploser, et de le faire à propos d’un truc sans danger. « Si quelqu’un doit savoir ça, c’est bien vous ! N’importe qui écoperait juste d’un blâme, mais pas moi. Et si on me vire — pour une étourderie, rien d’intentionnel — je replongerai.

— Peut-être », dit McFarland en se retournant vers le tableau représentant un homme et une femme assis dans une pièce et se donnant apparemment beaucoup de mal pour éviter de se regarder. « Ou peut-être pas.

— Mon patron m’aime pas », dit Morris. Il sait qu’il a l’air de geindre, et probablement que oui, il est en train de geindre. « J’en sais trois fois plus que lui sur le système informatique qu’ils ont ici, et ça le fout en rogne. Il aimerait que je dégage.

— Vous m’avez l’air un brin parano, Morris », commente McFarland.

Il a de nouveau les mains croisées au-dessus de son réellement très impressionnant postérieur et, tout à coup, Morris comprend pourquoi McFarland est ici. McFarland l’a suivi jusqu’à l’atelier de réparation de motos où travaille Charlie Roberson et il a décidé qu’il prépare un mauvais coup. Morris sait que c’est pas ça. Il sait que non.

« Pourquoi ils font ça, d’ailleurs, laisser un type comme moi tripoter leurs fichiers ? Un type en conditionnelle ? Si je fais une erreur, et j’ai failli en faire une, je pourrais leur coûter beaucoup d’argent.

— Vous vous attendiez à faire quoi, dehors ? » demande McFarland en continuant d’examiner la toile de Hooper qui s’intitule Appartement 16-A.

On dirait qu’elle le fascine, mais Morris n’est pas tombé de la dernière pluie. McFarland continue d’observer son reflet. De le jauger.

« Vous vous attendiez à quoi ? Vous êtes trop vieux et trop ramollo pour trimballer des cartons dans un entrepôt ou bosser avec une équipe de jardiniers. » Il se retourne. « Ça s’appelle de la réinsertion, Morris, et c’est pas à moi qu’on doit cette politique. Alors si vous voulez pleurnicher dans les jupes de quelqu’un, trouvez-vous quelqu’un qui se sente concerné.

— Excusez-moi, dit Morris.

— Excusez-moi qui  ?

— Excusez-moi, monsieur McFarland.

— Merci, Morris, voilà qui est mieux. Maintenant, allons faire un tour aux toilettes où vous allez pisser dans le petit gobelet pour me prouver que votre paranoïa n’est pas induite par la drogue. »

Les derniers retardataires quittent les bureaux. En passant, plusieurs d’entre eux jettent des regards à Morris et au grand type noir en veston sport criard, avant de détourner rapidement les yeux. Morris a comme une envie de gueuler : Eh ouais, c’est mon agent de probation, allez-y, rincez-vous bien l’œil !

Il suit McFarland dans les toilettes pour hommes, qui sont désertes, Dieu merci. McFarland s’adosse au mur, bras croisés sur la poitrine, et regarde Morris délivrer son vieux machin-chose et produire un échantillon d’urine. Après trente secondes d’attente, comme elle vire pas au bleu, il tend le petit gobelet en plastique à Morris.

« Félicitations. Videz-moi ça, mon ami. »

Morris s’exécute. McFarland se lave méthodiquement les mains en se savonnant bien jusqu’aux poignets.

« J’ai pas le sida, vous savez. Si c’est ça que vous craignez. J’ai dû passer le test avant de sortir. »

McFarland essuie soigneusement ses grandes mains. Il se regarde un instant dans la glace (en regrettant peut-être de pas avoir quelques cheveux à peigner) puis se tourne vers Morris.

« Vous êtes peut-être clean question substances illicites, mais j’aime quand même pas du tout votre mine, Morrie. »

Morris ne répond rien.

« Laissez-moi vous dire quelque chose que dix-huit ans de métier m’ont appris. Il y a deux types de détenus en libération conditionnelle, et seulement deux : les loups et les agneaux. Vous êtes trop vieux pour être un loup, mais je doute que vous le sachiez. Vous l’avez pas encore intégré, comme dirait un psy. Je sais pas quelle manigance de loup vous avez derrière la tête, c’est peut-être rien de plus que chaparder des trombones dans la réserve des fournitures de bureau, mais je ne saurais trop vous conseiller de l’oublier. Vous êtes bien trop vieux pour hurler et beaucoup trop vieux pour galoper. »

Ayant délivré cette perle de sagesse, il s’en va. Morris se dirige à son tour vers la porte, mais ses jambes se changent en caoutchouc avant qu’il l’atteigne. Il pivote sur lui-même, se cramponne à un lavabo pour pas tomber, et se jette dans un des boxes des W-C. Là il s’assoit et baisse la tête jusqu’à ce qu’elle touche presque ses genoux. Il ferme les yeux et respire à longues et profondes bouffées. Quand le grondement dans sa tête reflue, il se lève et sort.

Je vais encore le trouver là, pense Morris. En contemplation devant cette maudite toile, les mains derrière le dos.

Mais cette fois, le hall d’entrée est désert à l’exception du gardien qui gratifie Morris d’un regard soupçonneux quand il passe.

25

Le match des Hogs contre les Dragons ne commence pas avant dix-neuf heures mais les bus affichant MATCH DE BASE-BALL démarrent dès dix-sept heures. Morris en prend un jusqu’au stade puis retourne à pied jusqu’à Statewide Motorcycle, conscient de chaque voiture qui passe et se maudissant d’avoir perdu les pédales dans les toilettes après le départ de McFarland. S’il était sorti plus tôt, il aurait peut-être pu voir quelle bagnole ce fils de pute conduisait. Mais il l’a raté et maintenant, n’importe quelle voiture pourrait être celle de McFarland. L’agent de probation serait facile à repérer, vu sa taille, mais Morris n’ose dévisager aucun des automobilistes qui le croisent trop attentivement. Il y a deux raisons à ça. La première, c’est qu’il aurait l’air coupable, pas vrai ? Ouais, évidemment, comme un homme avec des manigances de loup derrière la tête et surveillant son périmètre de sécurité. La deuxième, c’est qu’il risque de voir McFarland même si McFarland n’est pas là, parce qu’il est à deux doigts de la crise de nerfs. Et c’est pas étonnant, non plus. Y a une limite au stress qu’un homme peut encaisser.

Vous avez quel âge, d’abord, vingt-deux ans ? lui avait demandé Rothstein. Vingt-trois ans ?

Observateur, le mec. Morris avait effectivement vingt-trois ans. Maintenant, il est à l’orée des soixante, et les années entre-temps se sont volatilisées comme la fumée dans le vent. Il a entendu dire que la soixantaine, c’est la nouvelle quarantaine, mais alors ça, c’est vraiment des conneries. Quand t’as passé la majeure partie de ta vie en prison, la soixantaine, c’est la nouvelle soixante-quinzaine. Ou quatre-vingtaine. Trop vieux pour être un loup, selon McFarland.

Ben c’est ce qu’on va voir, pas vrai ?

Il tourne dans la cour de Statewide Motorcycle — les stores sont baissés, les motos qui étaient exposées dehors ce matin sont rentrées — et il s’attend à entendre une portière de voiture claquer derrière lui à l’instant où il aura violé une propriété privée. S’attend à entendre McFarland demander : Holà, mon ami, qu’est-ce que vous faites par ici ?

Mais le seul bruit est celui de la circulation en direction du stade, et quand il entre dans le parking derrière le magasin, la courroie invisible qui comprimait sa poitrine se relâche un peu. Un haut mur de tôle ondulée sépare ce carré de terre du reste du monde et les murs rassurent Morris. Il aime pas ça, il sait que c’est pas naturel, mais c’est comme ça. Un homme est la somme de ses expériences.