Il se dirige vers la fourgonnette — petite, poussiéreuse, tellement banale que c’en est une bénédiction — et tâtonne sous la roue avant droite. Les clés sont là. Il monte à bord et le moteur lui fait la faveur de démarrer au quart de tour. La radio s’allume dans une clameur de rock. Morris l’éteint illico.
« Je peux le faire, dit-il en réglant le siège puis en se saisissant du volant. Je peux le faire. »
Et, de fait, il peut. Il a pas oublié. C’est comme monter à vélo. Le seul moment difficile, c’est quand il faut s’engager à contre-sens du flot de véhicules qui se dirigent vers le stade, et même là, il s’en sort bien : après une minute d’attente, un des bus MATCH DE BASE-BALL s’arrête et le chauffeur fait signe à Morris d’y aller. Les voies montant vers le nord sont quasi désertes et il se débrouille pour éviter le centre en empruntant le nouveau périphérique qui contourne la ville. Il se régale presque à conduire de nouveau. Il se régalerait si y avait pas ce soupçon insistant que McFarland est en train de lui filer le train. Pour l’intercepter, pas encore, non : ça, il le fera pas avant d’avoir vu ce que son vieux pote — son ami — manigance.
Morris s’arrête au centre commercial de Bellows Avenue et entre chez Home Depot. Il déambule sous les néons aveuglants, prenant son temps : il pourra pas faire ce qu’il a à faire avant la tombée de la nuit et en juin il fait encore jour jusqu’à huit heures et demie, neuf heures. Au rayon jardinage, il achète une pelle et aussi une hachette, au cas où il devrait élaguer quelques racines — cet arbre en surplomb sur la berge pourrait bien retenir solidement sa malle. Dans la section marquée BONNES AFFAIRES, il attrape deux sacs de jardinage en toile imperméable soldés vingt dollars pièce. Il range ses achats à l’arrière de la fourgonnette et va pour se réinstaller au volant.
« Hé ! » lance une voix derrière lui.
Morris se fige, écoutant les pas qui se rapprochent et attendant que la main de McFarland se referme sur son épaule.
« Vous savez s’il y a un supermarché dans ce centre ? »
C’est une voix jeune. Et blanche. Morris découvre qu’il peut respirer à nouveau.
« Safeway », dit-il sans se retourner. Si y a ou pas un supermarché dans ce centre, il en a aucune idée.
« Ah. Super. Merci. »
Morris grimpe dans la fourgonnette et démarre. Je peux le faire, pense-t-il.
Je peux et je vais le faire.
26
Morris roule au pas le long des rues aux noms d’arbres de Northfield, jadis son terrain de jeu — pas qu’il ait jamais beaucoup joué : il avait plutôt toujours le nez dans un livre. Comme il est encore tôt, il se gare un moment dans Elm. Il y a une vieille carte poussiéreuse dans la boîte à gants et il fait semblant de la lire. Au bout d’une vingtaine de minutes, il roule jusqu’à Maple et fait de même. Puis direction le Zoney’s Go-Mart où il achetait des friandises quand il était môme. Et des cigarettes pour son père. C’était du temps où un paquet coûtait quarante cents et on trouvait normal que des gosses aillent acheter des cigarettes pour leur père. Il se prend un granité et le fait durer. Puis il roule jusqu’à Palm Street et fait encore semblant de lire sa carte. Les ombres s’allongent, mais ah, tellement lentement.
J’aurais dû amener un livre, pense-t-il. Puis il se dit : Non — un type qui lit une carte, c’est OK, mais un type en train de lire un livre dans une vieille fourgonnette ? On le prendrait sûrement pour un pédophile aux aguets.
C’est être parano ou être futé ? Il saurait plus vraiment dire. Tout ce qu’il sait, c’est que les carnets sont tout proches maintenant. Ils émettent des ping dans sa tête comme des signaux radar.
Peu à peu, la longue lumière de ce soir de juin se fond dans le crépuscule. Les gosses qui jouaient dehors sur les trottoirs et les pelouses rentrent regarder la télé, jouer à des jeux vidéo ou passer une soirée éducative à envoyer à leurs copains et copines des textos mal orthographiés et des émoticones débiles.
Rassuré sur l’absence de McFarland dans les parages (mais pas complètement rassuré), Morris redémarre et roule lentement jusqu’à sa destination finale : le Centre Aéré de Birch Street où il allait quand la bibliothèque de Garner Street était fermée. Intello maigrichon, avec une regrettable tendance à parler à tort et à travers, on venait rarement le chercher pour les jeux d’extérieur, et les rares fois où ça arrivait, il se faisait quasiment toujours crier dessus : hé, mains de beurre, hé, andouille, hé, empoté. À cause de ses lèvres rouges, il avait écopé du sobriquet Revlon. Quand il allait au Centre, il restait le plus souvent à l’intérieur, à lire, ou peut-être à faire un puzzle. Maintenant, la ville a fermé le vieux bâtiment de brique et l’a mis en vente dans le sillage des coupes budgétaires municipales.
Derrière, quelques garçons tapent encore quelques paniers sur les terrains de basket envahis d’herbe. Mais comme y a plus de projecteurs extérieurs, ils débarrassent vite le plancher dès qu’il fait trop sombre pour y voir, criant, dribblant et se faisant des passes. Quand ils sont partis, Morris démarre la fourgonnette et s’engage dans l’allée le long du bâtiment. Il allume pas les phares et la petite fourgonnette noire est exactement de la couleur requise pour ce genre d’entreprise. Il la glisse à l’arrière du bâtiment où un panneau fané indique encore : RÉSERVÉ AUX VÉHICULES DU CENTRE. Il coupe le moteur, met pied à terre et hume l’air de juin embaumant l’herbe et le trèfle. Il entend des grillons et la rumeur du trafic sur le périph’ qui contourne la ville, mais à part ça, la nuit tout juste tombée lui appartient.
Va te faire enculer, monsieur McFarland, pense-t-il. Va te faire enculer bien profond.
Il sort ses outils et ses deux sacs de jardinage de l’arrière de la fourgonnette et commence à partir en direction de la friche qui s’étend au-delà du terrain de base-ball où il avait laissé échapper tellement de chandelles pourtant faciles à attraper. Puis une idée le frappe et il se retourne. Il plaque la paume de sa main sur les vieilles briques encore tièdes de la chaleur du jour, glisse vers le sol pour s’accroupir et arrache quelques touffes d’herbe afin de pouvoir regarder par les vitres du sous-sol. Celles-là n’ont pas été condamnées. La lune vient de se lever, orange et pleine. Elle diffuse suffisamment de clarté pour qu’il aperçoive des chaises pliantes, des tables de jeu et des piles de cartons.
Morris a prévu de ramener les carnets à sa chambre du Manoir aux Barges, mais c’est risqué : M. McFarland peut venir fouiller sa chambre quand ça lui chante, ça fait partie des règles. Le Centre est beaucoup plus proche du lieu où sont enterrés les carnets, et le sous-sol, où tout un tas de bric-à-brac inutile a déjà été entreposé, ressemble à la planque idéale. Il pourrait peut-être tous les fourrer ici, et en ramener que quelques-uns à la fois pour les lire dans sa chambre. Morris est assez mince pour se glisser par cette fenêtre, même s’il lui faudra se tortiller un peu, et ça devrait pas être trop difficile de forcer le bouton-poussoir qu’il aperçoit à l’intérieur et de soulever la vitre. Un tournevis ferait l’affaire. Il en a pas mais y en a plein chez Home Depot. Il a même vu un petit étalage d’outils quand il était chez Zoney.
Il se penche plus près de la vitre sale pour l’examiner. Il sait que ce qu’il doit repérer, c’est les alarmes à adhésif incorporées (les pénitenciers d’État sont des lieux très éducatifs question science de l’effraction), et il n’en voit aucune. Mais imagine que l’alarme fonctionne plutôt par points de contact ? Il les verrait pas, et il entendrait pas non plus l’alarme se déclencher. Certaines sont silencieuses.