Morris regarde encore un peu, puis se redresse à contrecœur. Il lui paraît peu probable qu’un vieux bâtiment comme celui-ci soit sous alarme — les objets de valeur ont sans doute été transférés ailleurs depuis longtemps — mais il n’ose pas prendre le risque.
Mieux vaut s’en tenir au plan initial.
Il attrape ses outils et ses sacs et repart en direction de la friche, en prenant bien soin de contourner le terrain de base-ball. Il va pas le traverser, non, non, pas question. La lune lui servira quand il sera dans le sous-bois, mais là, sur cet espace découvert, le monde ressemble à une scène brillamment éclairée.
Le sachet de chips de l’autre fois n’est plus là pour le guider et il lui faut un moment pour retrouver le départ du sentier. Morris va et vient dans le sous-bois derrière le champ droit du terrain de base-ball (théâtre de plusieurs humiliations enfantines), avant de se repérer et de se lancer. Quand il entend le faible gloussement du ruisseau, il doit se retenir pour ne pas se mettre à courir.
Les temps sont durs, pense-t-il. Pourrait y avoir des gens qui dorment là, des SDF. Si l’un d’entre eux me voit…
Si l’un d’entre eux le voit, il se servira de la hachette. Sans hésitation. M. McFarland peut bien penser qu’il a plus l’âge d’être un loup, mais ce que son agent de probation ignore, c’est que Morris a déjà tué trois personnes, et que conduire une voiture n’est pas la seule chose qui revient aussi facilement que monter à vélo.
27
Les arbres rabougris, se gênant mutuellement dans leur lutte pour l’espace et la lumière, sont néanmoins assez hauts pour filtrer la clarté de la lune. Deux ou trois fois, Morris perd le sentier et se débat dans les broussailles pour essayer de le retrouver. Mais ça lui plaît bien, en fait. Il a le gargouillis du ruisseau pour le guider si vraiment il se perd, et le sentier peu marqué lui confirme que les mômes qui l’utilisent sont encore moins nombreux qu’à son époque. Morris espère juste qu’il est pas en train de mettre les pieds dans du sumac vénéneux.
La musique du ruisseau est toute proche quand il retrouve une dernière fois le sentier et, moins de cinq minutes plus tard, il se tient sur la rive opposée à l’arbre repère. Il s’arrête là un instant, dans la pénombre mouchetée de lune, cherchant du regard un signe quelconque d’occupation humaine : couvertures, sac de couchage, chariot de supermarché, morceau de plastique drapé sur les branches afin de créer une tente de fortune. Il n’y a rien. Juste l’eau glougloutant sur son lit de cailloux et l’arbre incliné au-dessus de l’autre rive. L’arbre qui a fidèlement gardé son trésor pendant toutes ces années.
« Bon vieil arbre », chuchote Morris, et il traverse prudemment le cours d’eau.
Il s’agenouille et dépose ses outils et ses sacs sur le côté afin de se livrer à un instant de méditation.
« Me voici », chuchote-t-il, et il applique ses paumes sur le sol comme s’il cherchait un battement de cœur.
Et on dirait bien qu’il en perçoit un. C’est le battement de cœur du génie de Rothstein. Le vieil écrivain a changé Jimmy Gold en un grotesque parjure mais qui peut dire si Rothstein n’a pas racheté Jimmy durant ses années de composition solitaire ? Si c’est le cas… si… alors tout ce qu’a subi Morris n’aura pas été en vain.
« Me voici, Jimmy. Me voici enfin. »
Il attrape la pelle et commence à creuser. Il ne lui faut pas longtemps pour atteindre la malle mais les racines la retiennent, en effet, et Morris met presque une heure à les dégager à la hachette. Ça fait des années qu’il n’a plus fait de travail manuel pénible et il est épuisé. Il pense à tous les durs qu’il a connus — Charlie Roberson, par exemple — qui faisaient constamment de la muscu, et comment il les méprisait (dans sa tête — jamais ouvertement) pour leur comportement qu’il jugeait obsessionnel compulsif. Il ne les méprise plus maintenant. Il a mal au dos, aux cuisses et, pire que tout, sa tête l’élance comme une dent infectée. Une petite brise s’est levée, rafraîchissant la sueur qui huile sa peau, mais elle fait aussi balancer les branches et crée des ombres mouvantes qui l’effraient. Elles lui rappellent de nouveau McFarland. McFarland en train de remonter le sentier, marchant sans bruit, avec cette discrétion surnaturelle dont sont capables certains gros balèzes, soldats et ex-athlètes le plus souvent.
Quand il a repris son souffle et que son rythme cardiaque s’est un peu ralenti, Morris tend la main vers la poignée sur le côté de la malle et s’aperçoit qu’elle manque. Il se penche en avant, en appui sur ses paumes, et regarde dans le trou, regrettant de pas avoir pensé à emporter une lampe de poche.
La poignée est toujours là, seulement elle pendouille, cassée en deux.
C’est pas normal ça, pense Morris. Si ?
Il projette son esprit à travers le temps, essayant de se rappeler si l’une ou l’autre des poignées de la malle était cassée. Non, il pense pas. En fait, il est quasi sûr. Et puis soudain, il se souvient d’avoir posé la malle de champ dans le garage et il exhale un énorme soupir de soulagement qui fait gonfler ses joues. La poignée a dû se casser quand il a hissé la malle sur le diable. Ou alors quand il l’a trimballée jusqu’ici en se cognant à droite et à gauche tout le long du sentier. Il avait creusé le trou à la hâte et poussé la malle à l’intérieur sans ménagement. Pressé de se tailler et bien trop occupé pour remarquer un truc aussi insignifiant qu’une poignée cassée. Voilà, c’était ça. Ça devait être ça. Après tout, cette malle était pas neuve quand il l’avait achetée.
Il l’attrape par les côtés et la malle glisse si facilement hors du trou que Morris en perd l’équilibre et tombe sur le dos. Il reste là, les yeux levés vers la coupe lumineuse de la lune, tâchant de se dire que non, y a rien qui cloche. Sauf qu’il est pas si con. Il a peut-être réussi à se convaincre pour l’histoire de la poignée cassée, mais pour ça, non.
La malle est trop légère.
Morris se redresse maladroitement sur son séant, des traînées de terre marquant maintenant sa peau moite. Il dégage ses cheveux de son front d’une main tremblante, laissant une autre trace noire.
La malle est trop légère.
Il tend la main vers elle, puis la retire.
Je peux pas, pense-t-il. Je peux pas. Si je l’ouvre et que les carnets sont plus là, je vais… craquer.
Mais qui serait allé s’emparer d’un vieux tas de carnets ? L’argent, oui, mais les carnets ? Il restait même plus de place pour écrire dans la plupart d’entre eux ; Rothstein en avait presque rempli toutes les pages.
Et si quelqu’un avait pris l’argent et brûlé ensuite les carnets ? Sans comprendre leur valeur incalculable, juste pour se débarrasser d’une preuve compromettante ?
« Non, chuchote Morris. Personne ferait ça. Ils sont toujours là. Il faut qu’ils y soient. »
Mais la malle est trop légère.
Il la regarde fixement, petit cercueil exhumé incliné sur la berge au clair de lune. Derrière, il y a le trou, béant comme une bouche qui vient de vomir quelque chose. Morris tend de nouveau les mains vers la malle, hésite, puis bondit en avant et soulève les loquets d’un seul geste tout en priant un Dieu dont il sait qu’il se fout des gens comme lui.