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Il regarde à l’intérieur.

La malle est pas tout à fait vide. Le plastique dont il l’avait doublée y est toujours. Il le retire dans un nuage crissant, espérant que quelques carnets seront restés en dessous — deux ou trois ou, oh, mon Dieu, par pitié, juste un — mais il n’y a que quelques petits filets de terre dans les coins.

Morris plaque ses mains crasseuses sur son visage — naguère lisse, aujourd’hui profondément ridé — et se met à pleurer sous la lune.

28

Il avait promis de ramener la fourgonnette avant dix heures mais il est minuit passé quand il se gare derrière Statewide Motorcycle et remet la clé sous le pneu avant droit. Il s’embarrasse pas avec les outils et les sacs vides qui auraient dû être pleins : Charlie aura qu’à les prendre si ça lui chante.

Sur le terrain de petite ligue, un peu plus loin dans la rue, les projecteurs sont éteints depuis une heure. Les bus desservant le stade ne roulent plus mais les bars — ils sont nombreux dans ce quartier —, toutes portes ouvertes, déversent de la musique tonitruante de groupes live ou de juke-box, et hommes et femmes en T-shirts et casquettes des Groundhogs sont debout sur les trottoirs à fumer des cigarettes et à boire dans des gobelets en plastique. Morris les dépasse lourdement sans les regarder, ignorant deux ou trois hurlements amicaux de supporters de base-ball bien imbibés, ivres de bière et d’une victoire de leur équipe locale, lui demandant s’il veut prendre un verre. Bientôt, les bars sont derrière lui.

Il a cessé d’être obsédé par McFarland et la pensée des cinq kilomètres à pied qui le séparent du Manoir aux Barges ne lui traverse même pas l’esprit. Il se fiche de ses jambes douloureuses, aussi. C’est comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre. Il se sent aussi vide que la malle sous la lune. Tout ce pour quoi il a vécu durant ces trente-six dernières années vient d’être balayé comme une masure par un fleuve en crue.

Il arrive à Government Square et c’est là que ses jambes finissent par le lâcher. Il s’effondre plutôt qu’il ne s’assoit sur l’un des bancs. Il jette un regard hébété sur l’espace de béton désert autour de lui, s’avisant que sa présence ici paraîtra hautement suspecte à n’importe quels flics en maraude. Il est pas censé être dehors aussi tard de toute façon (comme un adolescent, il a un couvre-feu à respecter), mais quelle importance ? Cette connerie c’est des conneries. Qu’ils le renvoient à Waynesville. Pourquoi pas ? Au moins, il aura plus à supporter son gros con de patron. Ni à pisser pendant qu’Ellis McFarland regarde.

De l’autre côté de la rue, il y a le Happy Cup, où il a eu tant de conversations agréables à propos de livres avec Andrew Halliday. Sans parler de leur dernière conversation, qui fut loin d’être agréable. T’approche pas de moi, avait dit Andy. Voilà comment leur dernière conversation s’était terminée.

Le cerveau de Morris, qui tournait jusque-là au ralenti, repasse la première et une lueur se rallume dans son regard terne. T’approche pas de moi, ou je me charge d’appeler la police moi-même, avait dit Andy… mais c’était pas tout ce qu’il avait dit ce jour-là. Son vieux pote s’était aussi fendu d’un conseil.

Planque-les quelque part. Enterre-les.

Andy Halliday a-t-il réellement dit ça, ou est-ce seulement le fruit de son imagination ?

« Il l’a dit », chuchote Morris. Il regarde ses mains et s’aperçoit qu’elles se sont serrées en gros poings noirs de terre. « Il l’a dit, oui. Planque-les, il a dit. Enterre-les. »

Ce qui entraîne certaines questions.

Comme : qui était la seule personne au courant qu’il avait les carnets de Rothstein ?

Comme : qui était la seule personne à avoir effectivement vu un des carnets de Rothstein ?

Comme : qui savait où il habitait autrefois ?

Et — en voilà une importante — qui connaissait l’existence de cette friche, ces deux ou trois hectares à l’abandon, objet d’un procès sans fin, utilisés seulement comme raccourci par les gosses pour rejoindre le Centre Aéré ?

La réponse à toutes ces questions est la même.

Peut-être qu’on pourra en reparler dans dix ans, avait dit son vieux pote. Ou peut-être dans vingt.

Ben, ça avait fait foutrement plus que dix ou vingt, au bout du compte, hein ? Le temps s’était comme qui dirait dilaté. Assez pour que son vieux pote se mette à méditer sur ces précieux carnets qui avaient jamais refait surface — ni quand Morris avait été arrêté pour viol, ni plus tard quand la maison avait été vendue.

Son vieux pote avait-il à un moment ou à un autre décidé d’aller faire un tour du côté de l’ancien quartier de Morris ? Peut-être de remonter un certain nombre de fois le sentier entre Sycamore Street et Birch ? Muni peut-être d’un détecteur de métaux, espérant l’entendre sonner quand il détecterait les ferrures de la malle ?

Morris avait-il même fait allusion à la malle ce jour-là ?

Peut-être pas, mais quelle autre possibilité y avait-il ? Quoi d’autre aurait convenu ? Même un grand coffre-fort aurait été trop petit. Des sacs de papier ou de toile auraient pourri. Morris se demande combien de trous Andy a dû creuser avant de taper dans le mille. Une dizaine ? Une cinquantaine ? Cinquante, c’est beaucoup, mais dans les années soixante-dix, Andy était plutôt mince, pas le gros tas de lard qu’il est maintenant. Et la motivation y était. Ou peut-être qu’il avait même pas eu à creuser de trous. Peut-être qu’une crue de printemps ou autre avait suffisamment érodé la berge pour mettre à nu la malle dans son berceau de racines. Est-ce que ça, c’était pas possible ?

Morris se lève et reprend sa marche, repensant maintenant à McFarland et jetant de brefs regards autour de lui pour s’assurer qu’il n’est pas là. Ça compte à nouveau, parce que maintenant il a retrouvé une raison de vivre. Un but. Il est possible que son vieux pote ait vendu les carnets, le commerce est son boulot, aussi sûr que c’était celui de Jimmy Gold dans Le Coureur ralentit, mais il est tout aussi possible qu’il en ait gardé quelques-uns sous le coude. Y a qu’une seule façon de le savoir, et qu’une seule façon de savoir si le vieux loup a encore quelques dents. Il doit aller faire une petite visite à son ami.

Son vieux pote.

TROISIÈME PARTIE

PETER ET LE LOUP

1

C’est samedi après-midi et Hodges est au cinéma avec Holly. Ils engagent une âpre négociation dans le hall de l’AMC City Center 7 tout en consultant le programme. La suggestion de Hodges, American Nightmare 2 : Anarchy, est refusée, car trop effrayant. Holly aime bien les films effrayants, dit-elle, mais seulement sur son ordinateur, quand elle peut mettre le film en pause de temps en temps et marcher un peu pour relâcher la tension. Sa propre suggestion, Nos étoiles contraires, est rejetée par Hodges qui dit que ce sera trop sentimental. Ce qu’il veut dire vraiment c’est : trop émouvant. L’histoire d’une jeune fille mourant jeune lui rappellera trop Janey Patterson qui a perdu la vie dans une explosion destinée à le tuer, lui. Ils se décident pour 22 Jump Street, une comédie avec Jonah Hill et Channing Tatum. C’est plutôt bien. Ils rient beaucoup en partageant un grand seau de pop-corn mais l’esprit de Hodges ne cesse de revenir à l’histoire de Tina et de l’argent qui a aidé ses parents à traverser les années difficiles. Où diable Peter Saubers a-t-il pu dénicher vingt mille dollars ?