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Tandis que le générique défile, Holly pose sa main sur celle de Hodges et il est quelque peu alarmé en voyant des larmes dans ses yeux. Il lui demande ce qui ne va pas.

« Rien. C’est juste que c’est agréable d’avoir quelqu’un avec qui aller au cinéma. Je suis contente que tu sois mon ami, Bill. »

Hodges est plus que touché.

« Et je suis content que tu sois la mienne. Que vas-tu faire du reste de ton samedi ?

— Ce soir, je me commande du chinois et je me fais toute la saison de Orange is the New Black, répond Holly. Mais cette après-midi, je retourne sur Internet chercher d’autres cambriolages. J’en ai déjà une bonne liste.

— Des pistes vraisemblables, selon toi ? »

Elle secoue la tête.

« Je continue à chercher, mais je crois que c’est autre chose, même si je vois pas trop bien quoi. Tu penses que le frère de Tina va te le dire ? »

Hodges ne répond pas tout de suite. Ils remontent l’allée de la salle de cinéma. Bientôt, ils seront sortis de cette oasis de chimères, et de retour dans le monde réel.

« Bill ? Bill, ici la Terre ?

— Oui, j’espère vraiment, répond-il enfin. Pour son bien. Parce que de l’argent qui tombe du ciel, ça promet quasiment toujours des ennuis. »

2

Tina et Barbara passent leur dimanche après-midi dans la cuisine des Robinson, à faire des boules de pop-corn avec la mère de Barbara, et elles s’amusent comme des petites folles à s’en mettre partout. Pour la première fois depuis qu’elle est venue trouver sa copine, Tina semble oublier ses soucis. Tanya Robinson est contente. Elle ne sait pas ce qui tracasse Tina, mais une foule de petites choses — comment la gamine sursaute chaque fois qu’un courant d’air fait claquer une porte à l’étage, ou la rougeur de ses yeux qui révèle qu’elle a pleuré — lui signalent que quelque chose ne va pas. Elle ignore si ce quelque chose est petit ou gros, mais l’évidence est là : un peu de franche gaieté est tout à fait ce qu’il faut à Tina Saubers en ce moment.

Elles ont fini — et se menacent mutuellement de leurs mains collantes de sirop — quand une voix amusée déclare :

« Toute cette gent féminine à hue et à dia dans la cuisine ! Ma parole ! »

Barbara tourbillonne sur elle-même, voit son frère appuyé contre le chambranle de la porte et glapit :

« Jerome ! »

Elle court vers lui et bondit. Il la rattrape et la fait virevolter deux fois avant de la reposer à terre.

« Je croyais que t’allais à un bal  ! »

Jerome sourit.

« Hélas, mon smoking est retourné chez le loueur sans avoir été porté. Après un franc et complet échange de points de vue, Priscilla et moi avons décidé de casser. C’est une longue histoire, et pas très intéressante. Le truc important, c’est que j’ai décidé de rentrer à la maison goûter un peu le graillon de maman.

— Ne dis pas graillon, c’est vulgaire », s’insurge Tanya.

Mais elle aussi paraît totalement enchantée de voir Jerome. Il se tourne vers Tina et s’incline légèrement.

« Ravi de vous rencontrer, mademoiselle. Tous les amis de Barbara…, vous connaissez la suite.

— Je m’appelle Tina. »

Elle parvient à dire ça sur un ton à peu près normal mais ça représente un véritable effort. Jerome est grand, Jerome est large d’épaules, Jerome est extrêmement beau, et Tina Saubers tombe immédiatement amoureuse de lui. Sous peu, elle calculera l’âge qu’il lui faudra atteindre avant qu’il la considère autrement que comme une petite demoiselle en tablier de cuisine trop grand pour elle, les mains toutes collantes d’avoir confectionné des boules de pop-corn. Pour le moment, elle est trop époustouflée par sa beauté pour faire le calcul. Et plus tard ce soir-là, Barbara n’aura pas à insister beaucoup pour que Tina raconte tout à son frère. Même s’il ne lui sera pas toujours facile de s’y retrouver dans son histoire avec les yeux sombres de Jerome fixés sur elle.

3

Le dimanche après-midi de Pete est loin d’être aussi agréable. En fait, il est totalement merdique.

À deux heures, les délégués de classe de trois lycées se trouvent rassemblés dans la plus vaste salle de conférences du Centre de Vacances de River Bend pour que l’un des sénateurs de l’État leur délivre un speech long et barbant intitulé « Délégué de classe au lycée : un tremplin vers la politique et la fonction publique ». Ce mec, costume trois pièces et chevelure blanche coiffée en arrière (« une chevelure de méchant de série télé », pour Pete), a l’air parti pour tenir jusqu’à l’heure du dîner. Peut-être plus. Sa thèse semble être un truc comme quoi ils sont la NOUVELLE GÉNÉRATION et que leur fonction de délégués de classe les préparera à affronter la pollution, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources et, peut-être, le premier contact avec les extraterrestres de Proxima du Centaure. Chaque minute de cet interminable dimanche après-midi meurt dans une lente et misérable agonie tandis que ce mec poursuit sa litanie monocorde.

Pete se fiche pas mal d’endosser la fonction de vice-président des élèves au lycée de Northfield à la rentrée prochaine. En ce qui le concerne, la rentrée pourrait aussi bien avoir lieu là-bas, avec les extra-terrestres, sur Proxima du Centaure. Le seul futur qui lui importe est ce lundi après-midi, quand le moment sera venu de sa confrontation avec Andrew Halliday, un type qu’il aimerait maintenant de tout son cœur n’avoir jamais rencontré.

Mais je peux me sortir de ça, pense-t-il. Enfin, si j’arrive à me contrôler… Et à garder à l’esprit ce que la vieille tante de Jimmy Gold dit dans Le Coureur hisse le drapeau.

Pete a décidé qu’il commencera sa conversation avec Halliday par cette citation : On dit que la moitié d’un pain vaut mieux que pas de pain du tout, Jimmy, mais dans un monde de pénurie, même une seule tranche vaut mieux que rien du tout.

Pete sait ce que veut Halliday, et il va lui proposer davantage qu’une seule tranche, sans aller jusqu’à la moitié, et sûrement pas le pain tout entier. Pas moyen. Maintenant que les carnets sont à l’abri au sous-sol du Centre Aéré de Birch Street, il peut se permettre de négocier, et si Halliday veut tirer quelques marrons du feu, il devra négocier lui aussi.

Plus d’ultimatum.

Je suis prêt à vous donner trente carnets, Pete s’imagine lui dire. Ils contiennent des poèmes, des essais et neuf nouvelles complètes. Je suis même prêt à partager cinquante-cinquante, juste pour en avoir terminé avec vous.

Il faut qu’il exige d’être payé, même si, n’ayant aucun moyen de vérifier combien Halliday demandera exactement à son ou ses acheteurs, Pete suppose qu’il se fera arnaquer, et pas qu’un peu. Mais c’est bon. L’important, c’est de bien faire comprendre à Halliday qu’il plaisante pas. Qu’il sera pas le putain de pigeon de service, pour reprendre l’expression imagée de Jimmy Gold. Encore plus important, faut pas qu’il laisse voir à Halliday à quel point il a peur.

Qu’il crève de peur.

Le sénateur termine sur quelques formules retentissantes comme quoi le TRAVAIL VITAL de la NOUVELLE GÉNÉRATION commence dans les LYCÉES D’AMÉRIQUE, et comme quoi eux, les rares élus, doivent porter en avant LE FLAMBEAU DE LA DÉMOCRATIE. Les applaudissements sont enthousiastes, peut-être bien parce que le speech est enfin terminé et qu’ils vont pouvoir sortir. Pete désire désespérément sortir d’ici pour aller faire une longue balade à pied et passer encore plusieurs fois en revue son plan, à l’affût de failles et de chausse-trapes.