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Sauf que c’est pas encore le moment de partir. La proviseure du lycée qui a organisé avec zèle cette après-midi d’interminable parlotte annonce que le sénateur a accepté de rester une heure de plus pour répondre à leurs questions.

« Je suis sûre que vous en avez plein », dit-elle, et les mains des lèche-culs et des gratteurs de bonnes notes — on dirait qu’y en a tout un tas des deux sortes dans l’assistance — se lèvent immédiatement.

Pete pense : Cette connerie c’est vraiment des conneries.

Il regarde vers la porte, calcule ses chances de s’éclipser sans être vu, et se recale dans son siège. Dans une semaine, tout ça sera terminé, se dit-il.

Cette pensée lui apporte un semblant de réconfort.

4

Un certain ex-détenu en libération conditionnelle se réveille à l’heure où Hodges et Holly sortent du cinéma et où Tina tombe amoureuse du frère de Barbara. Morris a dormi toute la matinée et une partie de l’après-midi, dans la foulée d’une nuit d’insomnie agitée. Il n’a fini par sombrer qu’au moment où les premières lueurs de l’aube de ce samedi matin commençaient à filtrer dans sa chambre. Il a fait pire que des mauvais rêves. Dans celui qui l’a réveillé, il ouvrait la malle et la trouvait remplie de veuves noires grouillant par milliers, gorgées de poison et palpitant sous le clair de lune. Elles se déversaient hors de la malle, ruisselaient sur ses mains et remontaient le long de ses bras en bruissant.

Hoquetant, toussant, Morris retrouve peu à peu le chemin de la réalité, étreignant si fort son torse qu’il a peine à respirer.

Il balance ses jambes hors du lit et reste assis là, tête baissée, dans la même position que la veille au MACC après le départ de McFarland des toilettes pour hommes. C’est de pas savoir qui le tue et cette incertitude doit être levée au plus vite.

Andy a forcément dû les prendre, pense-t-il. Y a aucune autre explication logique. Et t’as intérêt à les avoir encore, mon vieux. Que Dieu te vienne en aide si tu les as plus.

Il enfile un jean propre et s’en va prendre un bus pour le South Side, parce qu’il a décidé qu’il veut récupérer au moins un de ses outils, en fin de compte. Il va aussi reprendre les sacs de jardinage. Parce qu’il faut rester positif dans la vie.

Charlie Roberson est de nouveau assis devant la Harley, tellement désossée à présent qu’elle ressemble à peine à une moto. Il a pas l’air terriblement ravi de voir réapparaître l’homme qui l’a aidé à sortir de prison.

« S’est bien passé hier soir ? T’as pu faire ce que t’avais à faire ?

— C’est bon, répond Morris, et il le gratifie d’un sourire qui lui fait l’effet d’être trop large et trop dégagé pour être convaincant. Tout baigne. »

Roberson lui rend pas son sourire.

« Tant que ça coule pas… T’as pas tellement bonne mine, Morrie.

— Boh, tu sais, on réussit pas toujours tout d’un seul coup. Il me reste encore quelques détails à aplanir.

— Si t’as encore besoin de la fourgonnette…

— Non, non. J’ai juste laissé quelques trucs dedans, c’est tout. Ça te dérange pas si je les récupère ?

— Ça risque pas de me causer des ennuis plus tard, hein ?

— Absolument pas. Quelques sacs, c’est tout. »

Et la hachette, mais il néglige de la mentionner. Il pourrait acheter un couteau, mais une hachette, ça fait bien plus peur. Morris la met dans l’un des sacs, dit salut à Charlie et s’en retourne à l’arrêt de bus. La hachette va et vient dans le sac à chaque balancement de son bras.

M’oblige pas à m’en servir, voilà ce qu’il dira à Andy. Je veux pas te faire de mal.

Mais bien sûr, une partie de lui veut s’en servir. Une partie de lui veut faire du mal à son vieux pote. Parce que — carnets mis à part — il a droit à sa vengeance, et la vengeance, ça pardonne pas.

5

Lacemaker Lane et la zone marchande qu’elle longe grouillent de monde en ce samedi après-midi. Il y a des centaines de boutiques avec des noms cucul-la-praline comme Deb ou Buckle ou Forever 21. Il y en a aussi une qui s’appelle ChaBada et qui ne vend que des chapeaux. Morris y fait halte pour acheter une casquette des Groundhogs avec visière extra-longue. Pas loin de chez Andrew Halliday Rare Editions, il fait une deuxième halte au kiosque Sunglass Hut pour s’équiper d’une paire de lunettes de soleil.

Au moment où il aperçoit l’enseigne de l’établissement de son vieux pote, en lettrage à rinceaux doré à la feuille, une pensée décourageante lui vient : Et si Andy ferme de bonne heure le samedi ? Toutes les autres boutiques semblent ouvertes mais certaines librairies de livres rares ont des horaires flexibles, et ça alors, ça serait vraiment sa veine, hein ?

Mais quand il passe devant, balançant ses sacs à bout de bras (clonk et plomp fait la hachette), incognito derrière ses lunettes de soleil neuves, il voit la pancarte OUVERT accrochée à la porte. Il voit aussi autre chose : des caméras de surveillance braquées à droite et à gauche le long du trottoir. Il doit y en avoir d’autres à l’intérieur, mais ça ira : Morris a fait ses classes des décennies durant avec des voleurs.

Il remonte la rue en flânant, contemple la vitrine d’une boulangerie puis examine le contenu de la carriole d’un vendeur de souvenirs ambulant (même si Morris voit pas bien qui pourrait vouloir emporter un souvenir de cette petite ville craspec en bordure de lac). Il s’arrête même pour regarder un mime jongler avec des balles de couleur puis faire mine de grimper un escalier invisible. Morris dépose quelques pièces dans le chapeau du mime. Pour me porter chance, se dit-il. De la musique pop dégouline des haut-parleurs placés aux angles des rues. Il y a un parfum de chocolat dans l’air.

Il fait demi-tour. Il voit deux jeunes types sortir de la librairie de Andy et s’éloigner le long du trottoir. Cette fois, Morris s’arrête pour regarder dans la vitrine où trônent trois livres, ouverts sur des lutrins sous des projecteurs miniatures : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, L’Attrape-cœurs et — c’est sûrement de bon augure — Le Coureur voit de l’action. Derrière la vitrine, la boutique est étroite et haute de plafond. Il n’aperçoit aucun autre client mais il voit son vieux pote, le seul et unique Andy Halliday, occupé à lire un livre de poche, assis au bureau qui se trouve à mi-distance du fond du magasin.

Morris se penche comme pour relacer ses chaussures et ouvre la fermeture Éclair du sac qui contient la hachette. Puis il se redresse et sans la moindre hésitation ouvre la porte de Andrew Halliday Rare Editions.

Son vieux pote lève les yeux de son livre et son regard passe des lunettes de soleil à la casquette à longue visière aux sacs de jardinage. Il fronce les sourcils mais à peine, parce que tout le monde dans ce secteur transporte des sacs et que dehors il fait beau et soleil. Morris détecte de la circonspection mais pas le moindre signe de véritable inquiétude, et ça c’est positif.