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« Si ça ne vous dérange pas de laisser vos sacs au pied du porte-manteau », le prie Andy. Il sourit. « Règlement intérieur.

— Non, pas du tout », répond Morris.

Il pose ses sacs, retire ses lunettes, replie les branches et les glisse dans sa poche de poitrine. Puis il enlève sa casquette neuve et passe une main dans ses cheveux blancs coupés en brosse. Il pense : Tu vois ? Rien qu’un vieux zigue qui vient d’entrer pour se mettre un peu à l’ombre et feuilleter quelques livres. Aucun souci à te faire de ce côté-là.

« Pffiou ! Ça chauffe dehors aujourd’hui. »

Il recoiffe sa casquette.

« Oui, et la météo dit qu’il va faire encore plus chaud demain. Que puis-je faire pour vous ?

— Oh, je regarde juste. Mais, j’y pense… Ça fait un moment que je cherche un livre assez rare intitulé Un monstre à abattre. De John D. MacDonald, un auteur de romans policiers. »

Les livres de MacDonald étaient très populaires à la bibliothèque de la prison.

« Je connais bien MacDonald ! s’exclame Andy, jovial. Il a écrit toute la série des Travis McGee. Avec des couleurs dans les titres. Publiés en format poche pour la plupart, hein ? Je ne fais pas dans le livre de poche, en règle générale : très peu sont dignes d’être collectionnés. »

Et dans les carnets ? pense Morris. Dans les Moleskine, pour être plus précis. Est-ce que tu fais dans ceux-là, gros connard de voleur ?

« Un monstre à abattre a été publié en édition brochée », dit-il tout haut en examinant une étagère de livres près de la porte.

Il ne veut pas trop s’éloigner de la porte pour le moment. Ni du sac qui contient la hachette.

« Un film en a été tiré. Les Nerfs à vif. J’achèterais bien un exemplaire de cette édition si vous pouvez m’en trouver un en excellent état. Catégorie Très Bon, Comme Neuf, comme vous dites dans le métier, je crois. Et si le prix est correct, bien sûr. »

Andy a l’air intéressé maintenant, et quoi d’étonnant à ça ? Il a ferré un poisson.

« Je suis sûr de ne pas l’avoir en stock mais je peux faire une recherche sur BookFinder pour vous. C’est une base de données. S’il figure au catalogue… et un MacDonald édition brochée y figure sûrement, surtout si un film en a été tiré et si c’est une première édition… je pourrais probablement vous l’avoir pour mardi. Mercredi au plus tard. Voulez-vous que je regarde ?

— Je veux bien, répond Morris. Mais le prix doit être correct.

— Naturellement, naturellement. »

Le gloussement de Andy est aussi gras que son bide. Il baisse les yeux vers l’écran de son portable. Dès qu’il le regarde plus, Morris retourne la pancarte de la porte sur FERMÉ. Il se penche et prend la hachette dans le sac ouvert. Il s’avance dans l’étroite allée centrale en la tenant cachée derrière sa jambe. Il se presse pas. Pas besoin de se presser. Andy tapote sur son clavier d’ordinateur, complètement absorbé par ce qu’il voit sur son écran.

« Je l’ai ! s’exclame son vieux pote. James Graham en a un, Très Bon, Comme Neuf, pour à peine trois cents dol… »

Il s’interrompt à l’instant où le fer de la hachette flotte d’abord à la périphérie de son champ de vision puis se déplace devant ses yeux. Il lève la tête, le visage décomposé par le choc.

« Posez vos mains où je peux les voir, dit Morris. J’imagine qu’il y a une sonnette d’alarme sous votre bureau. Si vous voulez garder tous vos doigts, n’y touchez pas.

— Que voulez-vous ? Pourquoi est-ce…

— Tu me reconnais pas ? » Morris sait pas s’il doit s’en amuser ou s’en offusquer. « Même en gros plan ?

— Non, je… je…

— Pas étonnant, j’imagine. Ça fait un bail depuis l’époque du Happy Cup, pas vrai ? »

Halliday scrute le visage hagard et ridé de Morris avec une horrible fascination. Morris pense : On dirait un oiseau qui fixe un serpent. C’est une idée plaisante, qui le fait sourire.

« Oh mon Dieu », dit Andy. Son visage a pris la couleur d’un vieux fromage. « C’est pas toi. C’est pas possible. T’es en prison. »

Morris secoue la tête, souriant toujours.

« Il doit exister une base de données des détenus en libération conditionnelle, comme il en existe pour les livres rares, mais je suppose que tu l’as jamais consultée. Tant mieux pour moi, dommage pour toi. »

L’une des mains de Andy glisse lentement du clavier de son portable. Morris agite la hachette.

« Fais pas ça, Andy. Je veux voir tes deux mains de chaque côté de ton ordinateur, paumes à plat. Cherche pas non plus à appuyer sur le bouton avec ton genou. Je le saurai si t’essaies, et les conséquences pour toi seront désagréables à l’extrême.

— Qu’est-ce que tu veux ? »

La question l’irrite mais son sourire s’élargit.

« Comme si tu le savais pas.

— Non, Morrie, je sais pas, je te jure ! »

La bouche de Andy ment, mais ses yeux disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

« Allons dans ton bureau. Je suis sûr que t’en as un dans le fond.

— Non ! »

Morris agite de nouveau la hachette.

« Tu peux t’en tirer sans une égratignure, ou bien avec quelques doigts en moins. Crois-moi, Andy. Je suis plus celui que tu as connu. »

Andy se lève, ses yeux ne quittent pas le visage de Morris, mais Morris est pas sûr que son vieux pote le voit encore. Il tangue, comme sous l’effet d’une musique inaudible, prêt à s’évanouir. S’il s’évanouit, il pourra répondre à aucune question tant qu’il reprendra pas connaissance. Et en plus, il faudrait que Morris le traîne jusqu’à son bureau. Il est pas sûr d’en être capable : Andy doit pas faire loin de cent cinquante kilos.

« Respire à fond, lui dit-il. Calme-toi. Tout ce que je veux, c’est quelques réponses. Ensuite, je m’en vais.

— Tu me promets ? »

Andy avance sa lèvre inférieure luisante de salive. On dirait un gros petit garçon en bisbille avec son papa.

« Oui. Allez, respire. »

Andy respire.

« Encore. »

La poitrine massive de Andy se soulève, tirant sur les boutons de sa chemise, puis s’abaisse. Il reprend un peu de couleurs.

« Au bureau. Maintenant. Vas-y. »

Andy se retourne et marche d’un pas lourd vers le fond de la boutique, se frayant un chemin entre des cartons et des piles de livres avec cette grâce appliquée que possèdent certains hommes obèses. Morris le suit. Sa colère augmente. Alimentée par cette façon qu’a le derrière de Andy d’osciller et de chalouper comme celui d’une fille sous son pantalon de gabardine grise.

Il y a un clavier mural à côté de la porte. Andy compose quatre chiffres — 9118 — et un voyant vert clignote. Au moment où il franchit le seuil, Morris lit à livre ouvert dans son esprit à travers l’arrière de son crâne chauve.

« T’es pas assez rapide pour me refermer la porte au nez. Si t’essaies, tu vas perdre quelque chose d’irremplaçable. Compte sur moi. »

Les épaules de Andy, qui se sont soulevées exactement dans ce but, se voûtent à nouveau. Il entre. Morris le suit et referme la porte.

C’est un petit bureau aux murs tapissés d’étagères bourrées de livres, éclairé par des globes suspendus. Le sol est couvert d’un tapis turc. La table de travail ici est beaucoup plus belle : acajou ou teck ou quelque autre bois exotique. L’abat-jour de la lampe a l’air d’être en véritable verre Tiffany. À gauche de la porte se trouve une desserte sur laquelle sont posées quatre lourdes carafes en cristal. Morris est pas sûr pour les deux qui contiennent un liquide transparent mais il parie que les deux autres renferment du scotch et du bourbon. Top qualité, aussi, s’il connaît bien son vieux pote. Pour fêter les grosses ventes, sans doute.