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— Non, m’sieur, allez…

— Le respect, tu connais pourtant ; c’est un mot que tu prononces cent fois par jour, non ? Tu viens de me manquer de respect et tu voudrais que je t’aide ?

— Comment t’appelles-tu ?

— Max, monsieur.

Il complète très vite :

— Maximilien !

— Eh bien, Maximilien, tu viens de rater une bonne occasion. J’habite là, regarde, juste là, rue Lesage, ces fenêtres, là-haut. Si tu m’avais demandé du feu poliment, nous y serions déjà et je t’aiderais à faire ton devoir. Mais maintenant, non, pas question.

Dernière tentative :

— Allez, m’sieur…

— La prochaine fois, Maximilien, quand tu parleras aux gens avec respect, mais pas ce soir ; ce soir, tu m’as mis en colère.

2

Je repense souvent à ma rencontre avec Maximilien. Drôle d’expérience pour lui comme pour moi. En l’espace d’une seconde j’ai frémi devant le voyou et récupéré mes billes devant l’élève. Lui a kiffé en intimidant le bouffon puis blêmi devant la statue de Victor Hugo (rue Lesage, à Belleville, parmi les gosses que j’ai vus grandir, certains m’appelaient en blaguant m’sieur Hugo). Maximilien et moi avons eu deux représentations l’un de l’autre : le voyou à craindre ou l’élève à aider, le bouffon à intimider ou l’écrivain à solliciter. Par bonheur, la lueur d’un briquet les a mêlées. En une seconde nous avons été à la fois le voyou et le lycéen, le bouffon et le romancier ; le réel y a gagné en complexité. Si nous en étions restés à l’épisode de la cigarette et que Maximilien ne m’eût pas reconnu, je serais rentré chez moi honteux d’avoir éprouvé un brin de trouille devant une caillera et lui ravi d’avoir fait rhafer un vieux bouffon. Il aurait pu s’en vanter auprès de ses copains, et j’aurais pu m’en plaindre dans un micro. La vie serait restée simple, en somme : le voyou des faubourgs humiliant le sage citoyen, une vision du monde conforme aux fantasmes contemporains. Par bonheur la flamme d’un briquet a révélé une réalité plus complexe : la rencontre d’un adolescent qui a beaucoup à apprendre et d’un adulte qui a beaucoup à lui enseigner. Entre autres ceci : si tu veux devenir empereur, Maximilien, ne serait-ce que de toi-même, ne joue plus à effrayer le bouffon, n’ajoute pas un gramme de vérité à la statue du cancre terrifiant que les faux trouillards qui tiennent le micro bâtissent tranquillement sur ton dos.

— Ouais…

Je relis ce que je viens d’écrire et j’entends un petit ricanement intérieur.

— Ouais, ouais, ouais…

Aucun doute, cette ironie, c’est encore lui, le cancre que j’étais.

— Jolies phrases, dis donc ! Belle leçon de morale qu’il a reçue là, le Maximilien !

Et d’enfoncer le clou, comme d’habitude.

— Une petite poussée d’autosatisfaction ?

— Autrement dit, tu n’as pas aidé cet élève…

— Parce qu’il n’était pas poli, c’est ça ?

— Et tu es content de toi ?

— Qu’est-ce que tu as fait de tes principes ? Les beaux principes exposés plus haut. Rappelle-toi : La peur de lire se soigne par la lecture, celle de ne pas comprendre par l’immersion dans le texte… Ce genre de déclaration. Tu t’assieds dessus ?

— En fait, tu as merdé, ce soir-là, avec Maximilien ! Trop furieux, peut-être, ou trop peureux, ça t’arrive à toi aussi d’avoir peur, particulièrement quand tu es fatigué. Tu sais très bien qu’il fallait prendre ce gars par le bras, l’amener chez toi, l’aider à faire son explication de texte, et discuter avec lui si nécessaire, quitte à l’engueuler, mais après avoir fait le devoir ! Répondre à la demande, c’était ça, l’urgence, puisque, par chance, il y avait une demande ! Mal formulée ? D’accord ! Intéressée ? Toutes les demandes sont intéressées, tu le sais très bien ! C’est ton boulot de transformer l’intérêt calculé en intérêt pour le texte ! Mais plaquer Maximilien sur ce trottoir pour rentrer chez toi comme tu l’as fait, c’était laisser debout le mur qui vous sépare. Le consolider, même ! Il y a une fable de La Fontaine, là-dessus. Veux-tu que je te la récite ? Tu y joues le rôle principal !

L’ENFANT ET LE MAÎTRE D’ÉCOLE
Dans ce récit je prétends faire voir D’un certain Sot la remontrance vaine. Un jeune Enfant dans l’eau se laissa choir, En badinant sur les bords de la Seine. Le ciel permit qu’un saule se trouva Dont le branchage, après Dieu, le sauva. S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, Par cet endroit passe un Maître d’école ; L’enfant lui crie : Au secours, je péris. Le Magister, se tournant à ses cris, D’un ton fort grave à contretemps S’avise de le tancer : Ah le petit Babouin ! Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise ! Et puis prenez de tels fripons le soin. Que les parents sont malheureux, qu’il faille Toujours veiller à semblable canaille ! Qu’ils ont de maux ! Et que je plains leur sort ! Ayant tout dit il mit l’Enfant à bord. Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connaître au discours que j’avance : Chacun des trois fait un peuple fort grand ; Le Créateur en a béni l’engeance. En toute affaire ils ne font que songer Aux moyens d’exercer leur langue. Hé mon ami, tire-moi de danger ; Tu feras après ta harangue.

3

Maximilien est la figure du cancre contemporain. Entendre parler de l’école d’aujourd’hui, c’est essentiellement entendre parler de lui. Douze millions quatre cent mille jeunes Français sont scolarisés chaque année, dont environ un million d’adolescents issus des immigrations. Mettons que deux cent mille soient en échec scolaire rédhibitoire. Combien sur ces deux cent mille ont-ils basculé dans la violence verbale ou physique (insultes aux professeurs, dont la vie devient un enfer, menaces, coups, déprédation de locaux…) ? Le quart ? Cinquante mille ? Admettons. Il s’ensuit que sur une population de douze millions quatre cent mille élèves, 0,4 % suffisent à alimenter l’image de Maximilien, le fantasme horrifiant du cancre dévoreur de civilisation, qui monopolise tous nos moyens d’information dès qu’on parle de l’école, et enfièvre toutes les imaginations, y compris les plus réfléchies.

Supposons que je me trompe dans mes calculs, qu’il faille multiplier par deux ou par trois mes 0,4 %, le chiffre demeure dérisoire et la peur entretenue contre cette jeunesse parfaitement honteuse pour les adultes que nous sommes.

Adolescent issu d’une cité ou d’une quelconque barre des quartiers périphériques, Black, Beur ou Gaulois relégué, grand amateur de marques et de téléphones portables, électron libre mais qui se déplace en groupe, encapuchonné jusqu’au menton, taggueur de murs et de RER, amateur d’une musique hachée aux paroles vengeresses, parlant fort et réputé taper dru, présumé casseur, dealer, incendiaire ou graine d’extrémiste religieux, Maximilien est la figure contemporaine des faubourgs d’antan ; et comme naguère le bourgeois aimait à s’encanailler rue de Lappe ou dans les guinguettes du bord de Marne hantées par les apaches, le bouffon d’aujourd’hui aime à côtoyer Maximilien, mais en image seulement, image qu’il cuisine à toutes les sauces du cinéma, de la littérature, de la publicité et de l’information. Maximilien est à la fois l’image de ce qui fait peur, et celle de ce qui fait vendre, le héros des films les plus violents et le vecteur des marques les plus portées. Si, physiquement (l’urbanisme, le coût de l’immobilier et la police y veillent), Maximilien est confiné aux marges des grandes villes, son image, elle, est diffusée jusqu’au cœur le plus cossu de la cité, et c’est avec horreur que le bouffon voit ses propres enfants s’habiller comme Maximilien, adopter le sabir de Maximilien, et même, comble de l’épouvante, accorder sa voix aux sons émis par la voix de Maximilien ! De là à hurler à la mort de la langue française et à la fin prochaine de la civilisation, il n’y a qu’un pas, vite franchi, avec une peur d’autant plus délicieuse qu’au fond de soi c’est Maximilien que l’on sait sacrifié.