Mais cet oubli, chez Giscard, ne doit rien au hasard, s’agissant d’une question aussi sensible. D’autant que j’ai de nouveau fait part au chef de l’État, deux jours auparavant, de mes réserves concernant l’élargissement de la Communauté européenne à trois nouveaux pays, la Grèce, l’Espagne et le Portugal. Même si chacun a vocation, de toute évidence, à intégrer le Marché commun, il n’en est pas moins vrai que l’adhésion à l’Europe des Neuf de trois partenaires supplémentaires ne peut qu’entraîner, dans l’immédiat, des bouleversements préjudiciables à l’équilibre économique des pays déjà membres.
Le chef de l’État ayant choisi d’esquiver ce débat, après avoir déjà éludé les solutions que je préconisais pour en finir avec une équivoque politique mal ressentie par l’opinion, et les tensions continuant de s’exacerber entre les partis de la majorité, j’estime dans les jours suivants n’avoir plus d’autre choix que de démissionner.
Le 19 juillet, j’informe Valéry Giscard d’Estaing, lors d’un entretien que j’ai sollicité, de mon souhait d’être démis de mes fonctions. Il s’y refuse, m’assurant qu’il comprend très bien les raisons de ma lassitude et de mon irritation, mais sans voir la nécessité d’un départ aussi prématuré. « Nous en reparlerons à la rentrée », me dit-il en me demandant de patienter jusqu’à cette date. Je me garde de lui donner la moindre assurance à cet égard, bien résolu à ne pas laisser perdurer plus longtemps une situation qui ne peut que desservir, selon moi, les intérêts du pays.
Le 26 juillet, je remets donc en main propre au président de la République ma lettre de démission, cette décision devenant effective « au plus tard le mardi 3 août », c’est-à-dire au retour de mon voyage officiel au Japon que j’ai accepté de ne pas décommander. Devant lui-même se rendre au Gabon, Giscard souhaite que mon départ ne devienne officiel qu’à l’occasion du prochain Conseil des ministres. Il prend acte le même jour de ma décision et me confirme son souhait que l’annonce en soit différée jusqu’au Conseil « que vous me demandez de convoquer dans la deuxième quinzaine d’août ». Le chef de l’État ajoute en conclusion : « Je vous remercie de l’exceptionnelle activité que vous avez déployée dans votre haute charge et de la loyauté avec laquelle vous vous êtes attaché à atteindre les objectifs qui me paraissaient essentiels pour le bien et le renouveau de la France. » On ne saurait mieux dire.
La réunion du Conseil est fixée par Giscard au mercredi 25 août, à son retour de Brégançon. Avec son accord, je m’adresse en début de séance, et hors de sa présence, à l’ensemble des ministres pour leur donner les raisons de mon départ, dont aucun d’eux ne peut être, au demeurant, véritablement surpris :
Mesdames, Messieurs,
Le Président de la République viendra nous rejoindre dans quelques instants pour présider le dernier Conseil des ministres du Gouvernement.
Avant de lui remettre officiellement la démission de mon Gouvernement, je tenais à vous en informer et à vous remercier de votre collaboration.
Vous êtes peut-être étonnés que j’abandonne, de moi-même, le poste éminent de Premier ministre et que je renonce ainsi volontairement à la tâche la plus exaltante qu’il m’ait été donné de remplir.
Je vous dois une explication :
Il y a vingt-sept mois, contre l’avis de la plupart de mes amis, j’ai soutenu dès le début la candidature de M. Giscard d’Estaing à la présidence de la République. Parce qu’il était le seul capable d’éviter une expérience socialo-communiste ruineuse pour la France et désastreuse pour les Français, parce qu’il était le plus apte à prendre en charge les destinées du pays et à mettre en œuvre une politique de transformation et d’amélioration de notre société.
Pendant vingt-sept mois, je l’ai servi fidèlement et loyalement. Ces derniers temps, et à plusieurs reprises, j’ai demandé les moyens que je jugeais nécessaires pour affronter efficacement une situation politique et économique difficile.
Je persiste à penser qu’étant donné notre Constitution et la composition actuelle de la majorité parlementaire, le Premier ministre doit disposer, outre la confiance du Président, de l’autorité sur les membres du gouvernement et d’une certaine autonomie tactique. Étant donné la situation politique de la France et la nature de l’opposition, nous devons engager résolument le combat pour défendre le régime et la société auxquels nous sommes attachés.
Je n’ai pas obtenu les moyens de gouvernement que je demandais, ni la liberté de mener la bataille politique comme je le souhaitais.
Le Premier ministre n’a pas à porter de jugement sur les orientations ni sur les décisions du chef de l’État ; il obéit ou bien il cède la place, c’est ce que je fais.
Certains d’entre vous ont compliqué ma tâche en affaiblissant par des initiatives diverses ou des prises de position publiques, la cohésion gouvernementale. Quels que soient les motifs qui les ont fait agir de la sorte, je suis persuadé qu’ils ont par là même affaibli la majorité présidentielle à un moment où celle-ci a besoin d’être plus soudée et unie que jamais.
À tous ceux qui m’ont aidé et qui m’ont soutenu, je voudrais exprimer ma gratitude, oubliant pour cette fois l’enseignement du général de Gaulle qui aimait à dire « que ceux qui ont eu l’honneur de servir la France n’ont que faire de récompense ou de remerciement ».
Puis, à l’issue du Conseil des ministres, où il a commenté ma démission avec un détachement calculé, considérant que « lorsque quelqu’un veut partir, il faut le laisser s’en aller », et que « le poids des partis politiques s’est trop fait sentir ces derniers temps », comme si j’en étais le principal responsable, je m’entretiens quelques minutes, seul à seul, avec le chef de l’État. Avant d’en informer les Français, j’ai tenu à lui lire le texte de la courte déclaration que je m’apprête à leur livrer. Son contenu ne paraît pas le surprendre : du moins n’y fait-il aucune objection, sur l’instant. Puis nous échangeons quelques mots sur un ton presque détendu, avant que je me rende à Matignon où m’attendent les caméras de télévision…
Lorsque je le reverrai, dans les heures qui suivent ma déclaration, Giscard s’étonnera du ton cassant sur lequel je l’ai prononcée. « La façon dont vous avez présenté les choses, me dit-il, en le regrettant. Le ton que vous avez employé… » Je lui ferai seulement observer qu’on n’abandonne pas de telles fonctions sans émotion, ce qui m’avait peut-être conduit à paraître plus dur, plus brutal même que je ne le souhaitais. Mais sur le fond, je lui confirme que ma résolution de me retirer est nette et sans ambiguïté.
On ne cesse pas d’être Premier ministre, du jour au lendemain, sans qu’il s’ensuive, sur tous les plans, un réel bouleversement. Il s’agit d’abord de déménager, de quitter les lieux dans les plus brefs délais, en prévision de la passation de pouvoirs, avant d’entamer une autre vie, dont on ne sait à peu près rien dans l’immédiat, faute de l’avoir réellement envisagée.