Le soir du 10 juin 1979, les résultats des élections européennes seront pires encore que ceux escomptés : avec 16,25 % des voix contre 27,55 % à celle de Simone Veil, 23,57 % pour le PS et 20,57 % pour le PCF, notre liste arrive en quatrième position.
Le lendemain, je décide de reprendre ma totale indépendance vis-à-vis de mes deux conseillers présumés les plus influents et dont la responsabilité directe, dans l’origine de ce fiasco, ne fait aucun doute. Le départ de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud n’est pas seulement lié aux résultats des élections européennes. Il est avant tout la conséquence d’une volonté de domination excessive qui s’est exercée, non seulement sur moi, mais aussi sur la direction du mouvement tout entière, au point d’être devenue au sein du RPR un facteur inquiétant de rivalités et de divisions. Y mettre un terme était de mon devoir.
Beaucoup de mes proches, à commencer par mon épouse, m’incitent depuis plusieurs mois à marquer plus de distance à l’égard d’un tandem qu’ils jugent par trop envahissant. Bernadette aura auprès de moi un rôle d’autant plus persuasif que ses propres fonctions politiques en Corrèze, où elle s’est fait élire conseillère générale du canton du même nom, ainsi que ses multiples contacts avec les milieux parisiens, lui permettent de recueillir des informations et de me faire part de réflexions qu’elle est souvent la seule à me transmettre. Grâce à elle, j’en sais parfois davantage sur l’état d’esprit des Français, leurs sentiments et leurs aspirations, que ne m’en apprennent à ce sujet des sources plus officielles.
Confronté pour la première fois à la défaite, me voici du même coup mis face à une épreuve de vérité aussi décisive pour moi que pour ceux qui m’entourent. La plupart d’entre eux me témoignent leur fidélité. Quelques-uns émettent des doutes sur mon avenir. À tous je fais très vite savoir que je n’ai aucune intention de me retirer.
16
UNE AMBITION POUR PARIS
Ministre de l’Agriculture, je n’ai jamais pris, en deux ans, une seule décision qui n’ait obtenu l’accord des quatre grandes organisations agricoles. Parfois, les négociations s’éternisaient et je piaffais d’impatience. Mais, en fin de compte, que de temps gagné et de déceptions évitées !
Devenu maire de Paris, j’entends rester fidèle à cette méthode. Tenu de régler, dès mon entrée en fonctions, le dossier très controversé, dans le XIVe arrondissement, de la voie express entre la porte de Vanves et Maine-Montparnasse — la fameuse radiale Vercingétorix, dont une quarantaine d’organisations réclament l’abandon —, je veille aussitôt à réunir écologistes et techniciens. Les premiers auront vite raison des seconds. De mon côté, en me rendant sur le terrain, je constate que cette radiale, si bien conçue soit-elle, risque de concentrer, dans cette partie de la capitale, un flot d’automobiles insupportable. Je décide donc d’y renoncer, au grand dam des élus de l’arrondissement, et de Christian de La Malène en particulier, qui y était personnellement très attaché.
Cette première expérience m’a vite conduit à organiser un système de concertation fondé sur des commissions extramunicipales le plus largement représentatives de la population parisienne. Ce système va se révéler fort utile dans un autre cas : celui d’un projet urbanistique, parfaitement élaboré, lui aussi, et en apparence tout à fait justifié, qui prévoit la suppression du célèbre carreau du Temple et son remplacement par un ensemble d’équipements sociaux. Soucieux d’en vérifier l’utilité, je décide d’aller sur place pour y rencontrer les habitants. En les interrogeant, je perçois un malaise qu’on s’est refusé de prendre en considération. J’incite tous mes interlocuteurs à m’adresser une pétition pour me faire part officiellement de leurs réactions. Quinze jours plus tard, à la lecture de leurs doléances, mon opinion est faite : ce projet ne peut être qu’une erreur dans la mesure où il heurte profondément la sensibilité de toute une population sous le prétexte de faire son bonheur.
Autre dossier sensible, celui du marché Secrétan, en plein cœur du XIXe arrondissement. J’avais remarqué, en y passant au cours de la campagne électorale, que les marchands s’y trouvaient mal installés et à la merci des intempéries. Il y faisait froid, les étals n’étaient pas assez protégés. J’y reviens donc pour m’entretenir avec chaque commerçant, connaître l’opinion de leurs clients et celle des agents chargés du stationnement. Tous me répondent avec franchise et sympathie. Pour finir, j’entraîne quelques-uns d’entre eux dans le café le plus proche. Certains souhaitent que le marché soit démoli, d’autres qu’il soit maintenu en l’état. D’autres, enfin, sont partisans de le moderniser, malgré l’inconfort qui en résulterait durant les travaux.
Deux heures plus tard, après avoir longuement écouté les avis de ceux qui vivent et travaillent dans le quartier, j’acquiers la conviction qu’il est temps de restaurer le marché Secrétan. Contre l’avis des techniciens, je fais adopter par le conseil municipal toute une série de dispositions en ce sens. Si rien n’avait été fait, l’édifice en question se serait tout bonnement effondré un jour ou l’autre. Et personne, naturellement, n’aurait été responsable de cette catastrophe.
Le dernier exemple dont je me souviens concerne la construction du parking proche de l’Hôtel de Ville. Celle-ci faisait l’objet, là encore, d’un dossier techniquement si irréprochable que je n’ai pas hésité, peu après mon élection, à ordonner le lancement des travaux. À peine la nouvelle annoncée, le quartier entre en ébullition. Il est pourtant de l’intérêt de tous qu’un parking se crée à cet endroit où toutes les rues sont encombrées et la circulation devient impossible à certaines heures du jour. Étonné par une telle bronca, j’entreprends d’aller moi-même consulter les intéressés. Sur les lieux, je découvre près d’une centaine de commerçants que le projet, tel qu’il est prévu, condamne littéralement à disparaître. À mon retour à l’Hôtel de Ville, je convoque aussitôt les experts en charge du dossier. En deux heures, et sans trop de difficultés, ceux-ci trouveront, à ma demande, une solution conciliable avec la survie du commerce environnant. Personne, jusque-là, ne s’était seulement préoccupé de demander leur avis aux présumés bénéficiaires d’une opération tenue pour intelligente, utile, sérieusement menée, à laquelle manquait toutefois une pièce essentielle : la prise en compte des problèmes humains qu’elle pouvait engendrer…
Placée depuis 1871, par décision politique, sous la tutelle de l’État et administrée par le préfet de la Seine, la capitale retrouve, pour la première fois depuis Jules Ferry, un maire et une autorité municipale dotés des mêmes pouvoirs que ceux des autres communes de France pour répondre aux attentes des habitants.
La situation de Paris, telle que je la découvre au début de mon premier mandat, est celle d’une ville vieillissante, en plein déclin démographique, et sans véritable politique en matière de logement, d’urbanisme ou d’environnement.
En vingt ans, Paris a perdu un cinquième de sa population, le plus souvent au profit de la banlieue. Cette baisse démographique, devenue inquiétante par son ampleur et sa persistance, est en partie due à la spéculation immobilière qui a contribué, sans conteste, à éloigner les classes les moins aisées. Mais elle est liée plus encore à l’hémorragie d’emplois industriels, que les activités tertiaires n’ont pas suffi à compenser. À cela s’ajoutent la situation du logement dans la capitale, où trop de familles vivent dans des locaux insalubres ; celle des transports, de la circulation et du stationnement, totalement inadaptée aux exigences de la vie moderne ; celle, tout aussi flagrante, de l’urbanisme où, sous prétexte de rénovation, des quartiers entiers ont été rasés pour laisser place à une prolifération de tours à l’architecture souvent médiocre et détestable. En outre, Paris ne répond plus aux nouvelles aspirations de ses habitants en termes d’espaces verts, de propreté des rues, de traitement des ordures ménagères ou de qualité de l’eau…