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Il en est de même des relations internationales qui participent, elles aussi, des préoccupations du maire de Paris et de sa réflexion politique. C’est à mon initiative que sera créée l’AIVF (Association des villes francophones) et que se développeront les échanges avec les autres grandes capitales de la planète. Et chaque réception de chef d’État et de gouvernement va devenir pour moi un moyen de mieux affirmer la place et l’influence de Paris dans le monde.

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La tradition républicaine veut que les dirigeants étrangers, hôtes de la France, se rendent à l’Hôtel de Ville pour saluer le peuple de Paris et ses représentants. Cette étape fait partie, depuis toujours, du programme de leur visite officielle. Il en sera ainsi jusqu’au jour où, sous je ne sais plus quel prétexte, les collaborateurs du président Giscard d’Estaing décideront sans me prévenir de la retirer dudit programme, jugeant qu’elle ne s’imposait plus. Ce qui ne m’empêchera pas d’inviter à l’Hôtel de Ville les chefs d’État que j’estime devoir y accueillir. Et rares sont ceux, même à cette époque, qui n’ont pas répondu à mon invitation…

J’attache une grande importance, il va sans dire, à la plupart de ces rencontres. Par-delà leur aspect protocolaire, elles permettent au maire de Paris non seulement de nouer des relations personnelles avec la plupart de ces dirigeants, mais aussi d’exprimer son opinion sur l’évolution du monde et celle, notamment, de pays ou de continents qu’unissent à Paris, de longue date, des liens particuliers.

En juin 1978, la venue de Léopold Sédar Senghor m’offre l’occasion de célébrer une des plus nobles figures du continent africain, et de l’humanité tout entière. À travers lui, qui a lancé dans les années trente le grand mouvement de réhabilitation d’une culture méprisée par l’Occident, c’est d’abord à l’Afrique que je tiens au nom de Paris à rendre hommage. Cette Afrique dont l’âme profonde, comme celle de l’Asie, m’a été révélée dans ma jeunesse, non par la politique, mais à travers l’art.

Comment mieux pénétrer la véritable histoire d’un peuple qu’en s’intéressant aux œuvres d’art qu’il a léguées à la postérité ? J’ai ressenti dès la fin de mon adolescence la grandeur du peuple africain, grandeur qui tient probablement au fait, comme je l’apprendrai plus tard, que les premiers hommes ont vu le jour dans cette partie du monde. Au tout début des années cinquante, je fréquentais épisodiquement à Paris, rue Notre-Dame-des-Champs, l’atelier du peintre Fernand Léger, dont l’œuvre s’était beaucoup inspirée de l’art nègre. J’y entendais souvent parler de la culture des Dogons du Mali, sans en mesurer encore toute l’importance. Cette fascinante découverte de l’Afrique s’est poursuivie à travers les années jusqu’à me permettre de mieux percevoir l’ampleur de toutes ses richesses souvent spoliées par l’Occident. Aujourd’hui, quand je vais admirer la grande statue de bois Djennenké au musée du quai Branly, je me dis toujours que ce chef-d’œuvre absolu n’a rien à envier, esthétiquement, à la Vénus de Milo.

Dans le discours que je prononce à l’Hôtel de Ville en l’honneur de Léopold Sédar Senghor, je salue le génie précurseur de celui qui, débarquant à Paris au lendemain de la Grande Guerre, où fermentaient tant d’idées neuves, puissantes et prophétiques, a pressenti que la civilisation européenne, si excellente soit-elle, ne serait qu’une civilisation mutilée tant que lui feraient défaut les énergies dormantes de l’Afrique et de l’Asie. Senghor a été l’un des premiers à prendre conscience qu’au rendez-vous du monde manquaient les deux tiers de l’humanité. « Le miracle, lui dis-je, c’est que, dans votre quête ardente de l’Africanité, vous n’avez pas rejeté l’apport à l’Universel de notre vieille civilisation occidentale. Vous êtes l’homme des convergences. Ainsi votre retour aux sources de l’Afrique, au lieu de vous détourner de l’Europe, de la latinité, de la francité, vous a, au contraire, donné une plus juste et pertinente notion de ce qui nous unit dans les profondeurs de nos deux continents. »

Je me sens en pleine communion de cœur et d’esprit avec ce poète et homme d’État qui, transcendant toutes les frontières, a su démontrer tout ce qu’il y a de complémentaire entre les caractères originaux de chaque peuple et de chaque civilisation, et que, loin d’en être diminuée, leur personnalité propre s’en trouve tout au contraire exaltée.

Évoquant, dans sa réponse, le « Mois de la Poésie », que je viens de créer avec mon ami Pierre Seghers, Léopold Sédar Senghor exprimera, en quelques phrases inoubliables, son amour de Paris, « ville poétique » dont le génie s’est nourri de « tout être et de toute chose, du brin d’herbe et de l’ouragan, pour en faire un monde nouveau ». Ce n’est pas sans émotion que j’entendrai cette grande voix de l’Afrique déclarer que « la première poésie » qu’il avait trouvée à Paris, en y arrivant pour la première fois, c’était « le souci de respecter, dans sa singularité et son intégralité, d’honorer tout homme ou femme de tout continent, de toute race, de toute couleur, de tout pays ». Paroles qui semblaient faire écho à celles de Félix Houphouët-Boigny, lorsqu’il m’avait reçu à Abidjan en tant que Premier ministre : « L’Afrique, m’avait-il dit, il faut la respecter en raison de tout ce qu’elle a apporté à l’évolution du monde. »

Houphouët, qui deviendra pour moi plus qu’un ami, une sorte de père, avait été très sensible au fait que je réserve à un pays africain mon premier voyage officiel à l’étranger. L’accueil extrêmement chaleureux que je reçus alors du peuple ivoirien, massé le long de l’immense avenue qui relie l’aéroport à la ville, était un témoignage bouleversant d’amitié et de confiance envers la France. Ce qui me frappa ce jour-là, ce fut l’enthousiasme indescriptible de la multitude des jeunes qui se pressaient autour de nous, leurs cris de joie en nous voyant passer côte à côte, Houphouët et moi, debout dans une magnifique voiture décapotable. Les Africains savent d’instinct si on les aime ou non. Ils ne se trompent jamais à ce sujet. Et je crois pouvoir dire qu’ils n’ont jamais douté de la sincérité de mon attachement à leur égard, comme le prouve l’accueil qu’ils continuent de me réserver chaque fois que j’ai encore l’occasion, aujourd’hui, de leur rendre visite.

Il m’a toujours paru évident que l’aide au développement de l’Afrique devait être une des grandes causes de la France. C’est pourquoi j’ai appelé, en 1977, lors d’un déplacement à Marseille, notre pays et ses partenaires européens à mettre en place, en faveur du continent africain, le même plan d’aide et de soutien que celui apporté par les États-Unis, trente ans auparavant, pour la reconstruction de l’Europe. Reste que la première question à régler, parce qu’elle conditionne en grande partie toutes les autres, est celle de la situation politique de chacun des États africains. Sujet délicat, tant les notions mêmes de pouvoir et d’autorité dépendent encore étroitement à cette époque de traditions et de coutumes qui se prêtent mal à une pratique démocratique immédiate.

Au nom de quels critères la France doit-elle ou non coopérer avec les chefs d’État africains tels qu’ils sont ? Il serait hypocrite de nier que leur loyauté à l’égard de ses propres intérêts sur le continent constitue un élément déterminant. Mais il importe tout autant que ces chefs d’État soient, pour leurs pays respectifs, des facteurs durables d’unité et de stabilité politiques. Tel sera le cas, pendant près de quarante ans, et si décrié qu’il ait été dans certains milieux parisiens, du président du Gabon, Omar Bongo, que je reçois pour la première fois à l’Hôtel de Ville en octobre 1980 et qui restera mon ami jusqu’à sa mort.