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Plus hasardeuse et discutable me paraît être, à ce moment-là, l’attitude abusivement complaisante du gouvernement français vis-à-vis d’un autre régime, celui de la République centrafricaine, et de son chef, le général Bokassa. Le personnage ne m’était pas inconnu, bien que je l’aie toujours tenu à distance. Je l’avais rencontré dans le bureau de Jacques Foccart lors de son voyage à Paris en 1968. Je ne sais plus pour quelle raison j’assistai à l’entretien que Foccart, peu avant la réception à l’Élysée, avait demandé à Bokassa pour le dissuader de citer, dans son discours officiel, le général de Gaulle en l’appelant « papa », selon son habitude. « Vous êtes reçu par le général de Gaulle en tant que chef d’État, le sermonnait Foccart, vous devez donc l’appeler “Monsieur le Président”. Si vous l’appelez “papa” en public, il le prendra très mal ! » Bokassa promit, en repartant, de se montrer obéissant.

J’étais présent au dîner qui suivit. Après les propos de bienvenue du Général, Bokassa, se levant pour lui répondre, commença son discours en disant : « Monsieur le Président, vous qui êtes notre père à tous… » La trouvaille était astucieuse. Sous ses airs de rustre se révélait un homme moins sommaire qu’il ne le laissait croire, habile à se jouer de ses interlocuteurs, et n’en faisant jamais qu’à sa tête, en définitive.

Au tout début des années quatre-vingt, cette anecdote me reviendra en mémoire lorsque Bokassa, se faisant proclamer empereur au prix d’une mascarade jugée dégradante par l’ensemble des dirigeants africains qui s’abstiendront d’y assister, réussira à entraîner dans son jeu le dernier pays à le tenir pour encore fréquentable : la France, à travers son Président. Il ne me fut pas difficile de pressentir qui, dans cette affaire, risquait le plus d’être la dupe de l’autre, et ne sortirait pas indemne du piège centrafricain…

Sensible aux problèmes de l’Afrique, le maire de Paris l’est tout autant, comme on s’en doute, à ceux du continent asiatique et tout spécialement de la Chine, où je me suis rendu avec mon épouse, pour la première fois, en 1978.

Ce voyage, entrepris à l’invitation des autorités chinoises, n’a fait que renforcer l’admiration et le respect que m’inspirent, de longue date, la hardiesse et l’ingéniosité de ce peuple, héritier d’une culture et d’une histoire exceptionnelles.

La vision de la Grande Muraille, même pour un visiteur initié, est saisissante, non seulement par son gigantisme architectural, mais par l’incroyable mobilisation de moyens et d’énergie qu’elle représente sur tous les plans. Un défi militaire et politique de cette ampleur est sans équivalent dans l’histoire de l’humanité. Il révèle à lui seul l’immensité des ressources, tant humaines que matérielles, dont dispose un pays capable de telles réalisations.

C’est la même impression vertigineuse que j’ai éprouvée à Xian, qui fut, pendant plusieurs siècles, l’une des villes les plus peuplées du monde et le centre d’une vie intellectuelle et artistique prestigieuse. Le premier empereur qui ait unifié la Chine, à laquelle il donna son nom, le Grand Tsin, est enterré à Xian, avec toute son armée qui protégeait son tombeau. Ce mausolée n’a jamais été ouvert, malgré les nombreuses discussions qui ont eu lieu à ce sujet. Je suis de ceux qui ont toujours plaidé pour qu’on le laisse en l’état, sous peine de le détériorer. D’après ce que l’on sait, ce mausolée est, en réalité, une sorte de ville en terre cuite, traversée par une rivière de mercure et surmontée d’une voûte céleste illustrant toutes les connaissances que les Chinois de l’époque, déjà plus avertis que tout autre en matière d’astronomie, possédaient à ce sujet. Mais le lieu conserve aujourd’hui une grande part de son mystère…

L’autre temps fort de ce périple est ma rencontre à Pékin avec Deng Xiaoping, qui me réserve l’accueil le plus amical. Je garde en mémoire cette réflexion qu’il me livra au cours de notre entretien : « Dans les vingt années à venir, il n’y aura pas de problème politique entre la Chine et la France. C’est une certitude liée à l’histoire. Sur le plan culturel, il n’y a point d’inquiétude également à avoir, car la France est fascinée par la Chine et les Chinois sont très intéressés par la France. En revanche, sur le plan économique, s’il n’y a pas de problème aujourd’hui, il risque d’y en avoir dans quelques années car les échanges économiques sont insuffisants et c’est là que doit s’appliquer en priorité l’effort des deux pays. En effet, si la relation économique diminuait, par voie de conséquence, les relations politiques se dégraderaient également. »

Un an après ce premier voyage, le 16 octobre 1979, j’accueille à l’Hôtel de Ville le successeur de Mao, Hua Guofeng, en visite officielle en France. Je ne retrouve chez lui ni la lucidité malicieuse, ni la vivacité d’esprit de Deng Xiaoping, ni, bien sûr, le génie visionnaire du Grand Timonier. À l’évidence, cet homme d’appareil a d’abord été choisi en raison de son aptitude à assurer paisiblement, et sans éclat, la transition entre la fin du tumultueux règne maoïste et l’avènement d’une nouvelle direction chinoise minutieusement peaufinée dans l’ombre par Deng Xiaoping.

Confiant en ce qu’une Chine puissante, active et prospère peut apporter à l’équilibre du monde, je souligne, dans mon discours de bienvenue, en des termes qui n’ont rien, dans ma bouche, de propos de circonstance, « l’exceptionnelle convergence » d’intérêts et de devoirs entre nos deux pays, leur vocation commune à s’affirmer indépendamment des deux Blocs, américain et soviétique. Bref, à inventer le visage d’un autre monde. J’ajoute que « la grande leçon de la coopération franco-chinoise, c’est que nous avons pu nous rejoindre et nous comprendre en approfondissant chacun nos racines, en nous appuyant sur les vertus ancestrales de nos deux peuples, qui sont des vertus paysannes, comme l’avait rappelé Georges Pompidou à Pékin. »

La Chine n’a alors rien à craindre de l’épuisement, déjà si manifeste en URSS et dans les pays de l’Est, d’un système communiste dont elle seule a su se servir pour retrouver son énergie et se hisser de nouveau au premier rang des grandes nations du monde.

Tout autre est l’impression que je retire, durant la même période, de mes contacts avec les dirigeants roumain, polonais et hongrois, de passage à Paris. Qu’il s’agisse de Nicolae Ceaus¸escu, d’Edward Gierek ou de Janos Kadar, tous m’apparaissent comme les ultimes vestiges d’un modèle à bout de souffle et d’une idéologie sans avenir. En les recevant à l’Hôtel de Ville, je m’attache toujours à souligner que toutes les nations européennes, sans exception, appartiennent à une même civilisation, et que chacune d’elles puise ses raisons de vivre aux mêmes sources morales et spirituelles.

On sait le rôle capital joué, dans la déstabilisation définitive des régimes communistes européens, par l’élection, en octobre 1978, d’un pape d’origine polonaise. Le début du pontificat de Jean-Paul II est alors marqué par le voyage retentissant que le nouveau souverain pontife effectue en Pologne et dont je salue aussitôt, dans une déclaration que je veux ici rappeler, l’importance exceptionnelle pour l’Église comme pour l’Europe tout entière :

Pour l’Église : Qui pourrait méconnaître en effet les retombées que ne manquera pas d’avoir, pour ce qui concerne l’exercice authentique de la liberté religieuse dans les pays de l’Est, la présence physique du chef de l’Église catholique rassemblant tout un peuple autour de sa personne ? Après ce voyage, rien ne pourra plus être comme avant ; l’Église et, avec elle, les valeurs de liberté et de dignité de l’homme viennent de remporter une victoire décisive.