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Pour l’Europe : La présence du pape en Pologne nous rappelle opportunément que l’Europe ne s’arrête ni à l’Elbe, ni à l’Oder, ni même à la Vistule. À Varsovie, à Gniezno, à Cracovie bat le cœur de l’Europe immémoriale, celle qui, comme le pape ose le proclamer, est l’Europe chrétienne de l’Atlantique à l’Oural. Il était urgent que, nous arrachant à nos querelles politiciennes, une voix s’élève pour faire prendre conscience que l’Europe existe depuis deux millénaires, que son ciment a été le christianisme et que la civilisation qu’elle incarne demeure, dans ses finalités, profondément spirituelle.

Jamais encore je n’avais manifesté aussi fortement qu’en cette circonstance mon attachement personnel à l’Église catholique. Par souci de laïcité, j’ai toujours estimé qu’un certain devoir de réserve ou de discrétion s’impose aux responsables politiques s’agissant de leurs convictions religieuses. Pour autant, je n’ai jamais fait mystère de ma propre foi, ni du respect que je porte à toutes les formes de croyance.

Un des moments les plus marquants de ma vie est celui que j’ai passé le 12 octobre 1976, quelques semaines après mon départ de Matignon, à l’abbaye de Solesmes pour la fête de la Dédicace, célébrée en souvenir du jour où l’abbatiale a été consacrée. Bouleversé par l’extraordinaire beauté du chant grégorien, captivé par une liturgie admirable, je ne laissais pas d’être fasciné par l’atmosphère de ce lieu voué tout entier à l’étude des Écritures, au silence et au recueillement.

J’éprouve infiniment de déférence et d’admiration envers les hommes et les femmes qui consacrent leur vie à la prière et à la contemplation. Voilà pourquoi je serai heureux, une dizaine d’années plus tard, de favoriser l’installation à Meymac, en Corrèze, d’un monastère de religieuses cisterciennes dans le domaine du Jassonneix que sa propriétaire, une vieille dame sans descendance, souhaitait léguer à des religieuses. Restaurée et agrandie grâce à des fonds que je suis parvenu à mobiliser, l’ancienne bergerie accueille depuis 1985 une fondation de trappistines venues de l’abbaye de la Coudre, à Laval, dans la Mayenne. Aujourd’hui, ce lieu à l’architecture épurée, conçue selon l’esprit même de dépouillement et de simplicité propre à l’idéal cistercien, permet de concilier les règles de la vie monastique et le séjour de personnes souhaitant y faire retraite. Cinq religieuses, bientôt six, y vivent en permanence, que j’ai toujours plaisir à aller saluer lors de mes séjours en Corrèze.

Mais une autre vocation que la vocation monastique correspond mieux, je dois bien l’avouer, à mon caractère et mon tempérament : celle qui trouve dans l’action son accomplissement. L’action, non pour se divertir, mais pour donner du sens à la vie et s’efforcer de réaliser un même idéal de justice, de paix et de fraternité… Toute politique implique une idée de l’homme. Et toute idée de l’homme a un fondement religieux, avoué ou inavoué. La mienne est issue de deux mille ans de christianisme et se nourrit des préceptes qu’on m’a enseignés durant mon enfance. Mais cette foi ne m’éloigne pas des autres croyants, quelle que soit leur religion, ni même des incroyants, dès lors que nous partageons la même recherche d’un monde plus juste et plus pacifique. Un monde que nous forgeons dès à présent de nos mains.

Peu d’hommes de Dieu m’ont autant impressionné que Jean-Paul II. Outre la force de son engagement pastoral, si saisissante pour moi comme pour tous les chrétiens du monde, dès son premier déplacement en Pologne, ce qui me frappe plus que tout lorsque je l’accueille à Paris en mai 1980, c’est l’intensité de sa présence, de son regard, le mélange de détermination et d’extrême bonté qui émane de sa personne comme du message qu’il a entrepris de délivrer, sans relâche, aux hommes de son temps.

Un peu moins de deux ans auparavant, par l’intermédiaire de mon directeur de cabinet, Bernard Billaud, ami du philosophe Jean Guitton et familier des autorités vaticanes, j’avais été reçu à Rome, en audience privée, par le pape Paul VI. C’était un mois à peine avant sa disparition. Bien que déjà très affaibli, le souverain pontife, impressionnant lui aussi par son allure austère, réservée, et la fermeté de son jugement, m’avait accordé un long entretien, d’une durée inhabituelle selon son entourage. L’air détendu, relançant la conversation comme pour en différer l’issue malgré le peu de temps dont il disposait, Paul VI paraissait heureux de rencontrer le maire d’une ville restée chère à son cœur depuis que, jeune prêtre, il y avait passé tout un été, au milieu des années vingt, pour suivre des cours à l’Alliance française. Après avoir rendu à Paris l’hommage le plus chaleureux, Paul VI, se tournant vers moi, m’avait adressé d’une voix émue ces quelques mots restés pour moi ineffaçables : « Monsieur le Maire, nous vous avons tant attendu ! Nous n’espérions plus votre venue ! »

En janvier 1980, apprenant que Jean-Paul II doit accomplir une visite en France au cours des mois suivants, je décide de tout mettre en œuvre pour obtenir qu’il fasse halte à l’Hôtel de Ville. Je charge aussitôt Bernard Billaud de préparer un nouveau séjour à Rome pour rencontrer le Saint-Père, d’autant que les organisateurs du voyage pontifical se montrent plutôt défavorables à l’idée que le pape se rende à la Mairie de Paris, par crainte de créer un précédent vis-à-vis d’autres municipalités. En réalité, ces résistances sont activées, sinon inspirées directement par l’Élysée, hostile comme toujours à l’idée de trop valoriser le nouveau maire de Paris. Face à cette situation, je n’ai plus d’autre choix que d’aller directement plaider la cause des Parisiens auprès de Jean-Paul II. Ce dernier me reçoit durant une vingtaine de minutes, le 26 avril, mais sans me donner d’assurances formelles malgré son accueil attentif et bienveillant. Puis, après l’avoir quitté, j’entreprends de faire la tournée des cardinaux les plus influents, du secrétaire d’État au doyen du Sacré-Collège, le vieux cardinal Confalonieri, qui me paraît le mieux disposé à intercéder en faveur de Paris. Une semaine plus tard, un coup de téléphone du nonce m’informera de l’accord du pape pour venir à l’Hôtel de Ville et s’y adresser au peuple parisien.

Pour les habitants de sa capitale, cette visite, la première depuis celle de Pie VII près de deux siècles auparavant, revêt aussitôt une dimension historique, encore renforcée par l’immense popularité qui entoure déjà celui qu’on surnomme « l’homme vêtu de blanc ». Des personnalités de tous bords, du comte de Paris jusqu’au secrétaire général du Parti communiste, Georges Marchais, sollicitent d’être présentés à ce pape hors normes, en train de bouleverser, au-delà même de l’Église, toute l’histoire de cette fin de siècle.

À l’Hôtel de Ville, chacun se mobilise, sous l’autorité de Bernard Billaud, pour prendre soin de la disposition des lieux, s’occuper du décor à mettre en place, régler dans le moindre détail le déroulement d’un cérémonial surveillé de près par le grand organisateur des déplacements pontificaux, Mgr Marcinkus.

Le 30 mai 1980, alors que la nuit descend peu à peu sur la capitale, plusieurs dizaines de milliers de personnes envahissent la place de l’Hôtel de Ville. La partie centrale de la façade est recouverte d’une immense tenture blanche sur laquelle se détachent, illuminées par les projecteurs, les armes du Vatican et celles de la capitale. Le cortège papal, arrivant de Notre-Dame, traverse lentement cette marée humaine et s’arrête au pied de l’estrade où j’attends le souverain pontife.