À l’apparition de Jean-Paul II, une ovation immense s’élève de la foule. Le pape salue longuement le flot des fidèles qui se pressent vers lui. Son visage est empreint d’une joie paisible et fraternelle. Après avoir échangé quelques mots, nous montons côte à côte les marches revêtues d’un tapis rouge, qui mènent au podium où a été installé le trône pontifical.
Sur la place règne maintenant une atmosphère de ferveur et de retenue saisissantes. Rarement la présence d’un hôte étranger m’a paru à ce point intimidante. C’est d’une voix lente, comme pour mieux contenir l’émotion qui est la mienne, que j’exprime au pape notre fierté de le recevoir « en ce lieu où ont été célébrés les plus grands événements de l’histoire de notre pays et d’où jusqu’aux quatre coins du monde ont été portées les idées généreuses qui ont enflammé tant d’hommes en quête de dignité, de liberté et d’honneur.
Ceux qui croient et ceux qui ne croient pas sont venus pour vous dire les espérances que nous portons en vous, témoin vigilant et infatigable de la conscience et de l’esprit, en ces temps difficiles où il faut avec la culture et la civilisation sauver la vocation de l’homme.
Comment en ce jour pourrais-je oublier la longue fidélité qui unit la France à Rome ? Comment pourrais-je oublier que la ville de Paris et la ville de Rome sont des villes sœurs heureusement jumelées ? Une même lumière les enveloppe, plus douce et blanche à Paris, plus éclatante et dorée à Rome. Mais c’est la même lumière : elle figure la lumière de l’esprit qui nous unit en ce jour historique où Votre Sainteté est venue visiter le peuple de Paris ».
Lorsqu’il prend la parole à son tour, Jean-Paul II commence par adresser à la population parisienne et à ses élus un témoignage de gratitude et d’affection : « Dans ma patrie d’origine, tient-il à rappeler, on sait ce que l’on doit à Paris. » Puis il met très vite l’accent sur les « questions concrètes » du présent et celles de « l’avenir à préparer ». Évoquant les « multiples problèmes d’aménagement et d’organisation qui sont le lot des grandes métropoles », le pape souligne que ceux-ci ne sont « jamais dépourvus d’une composante humaine » :
Paris, c’est d’abord des hommes, des femmes, des personnes entraînées par le rythme rapide du travail dans les bureaux, les lieux de recherche, les magasins, les usines ; une jeunesse en quête de formation et d’emploi ; des pauvres aussi, qui vivent souvent leur détresse, ou même leur indigence, avec une dignité émouvante, et que nous ne pouvons jamais oublier ; un va-et-vient incessant de population souvent déracinée ; des visages anonymes où se lit la soif de bonheur, du mieux-être et, je le crois aussi, la soif du spirituel, la soif de Dieu.
En écoutant la voix vibrante et chaleureuse de Jean-Paul II, je pense à ma propre mission au service de ces millions de Parisiens dont il parle, et me sens conforté dans l’idée que la gestion d’une ville, comme celle d’un pays, doit plus que jamais prendre en compte, en effet, sa « composante humaine ». Admirable formule, dont je mesure, ce soir-là, la vérité profonde avec une acuité toute particulière.
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LE TOURNANT DE 81
Le 3 février 1981, j’annonce ma décision d’être candidat à l’élection présidentielle qui doit avoir lieu deux mois plus tard. Un communiqué, mis au point dans mon bureau de l’Hôtel de Ville, précise les raisons de cette candidature :
La France est riche d’histoire et de culture. Elle a les moyens de la grandeur, et pourtant elle s’affaiblit. Son économie vacille, ses positions dans le monde s’effritent. La lassitude et le doute s’insinuent au cœur des Françaises et des Français. Il faut arrêter ce processus de dégradation. Aucune fatalité ne condamne notre pays au repliement. Seules lui manquent aujourd’hui l’ambition du rang et la volonté de l’effort.
À condition de le vouloir, la France peut, en libérant son économie, assurer du travail à tous et créer la solidarité agissante qui fera d’une collectivité d’individus une vraie communauté d’hommes et de femmes, et redonnera l’espoir aux familles de notre pays.
À condition de le vouloir, la France peut renforcer sa sécurité et sa présence dans le monde, et porter son message de dignité et de paix à tous les peuples qui veulent continuer à disposer d’eux-mêmes.
À condition de le vouloir, la France peut montrer l’exemple de la vraie démocratie en refusant toute complaisance à ceux qui bafouent la loi par la violence, en exerçant sans faiblesse l’autorité républicaine qui garantit la liberté et la sécurité du citoyen.
C’est pour engager la nation sur ce chemin que j’ai décidé d’être candidat à la présidence de la République…
C’est en solitaire, et contre l’avis d’une partie de mes proches, que j’ai résolu de m’engager dans ce nouveau combat. Aujourd’hui, je ne me souviens pas d’avoir longtemps hésité, tant cette décision me semblait aller de soi. Valait-il mieux, comme me le conseillait, entre autres, Édouard Balladur, que je me réserve pour d’autres échéances, afin de laisser toutes ses chances au Président sortant et ne pas risquer, en cas d’échec, d’en être tenu pour responsable ? À ce raisonnement, censé servir mes intérêts, j’oppose la conviction que les Français, faute d’une alternative venant de notre propre camp, préféreraient le candidat socialiste à un chef de l’État que j’estime largement discrédité. De plus, je ne vois rien d’illégitime à ce que les gaullistes, compte tenu du rôle qu’ils ont joué dans son histoire, puissent aspirer de nouveau à diriger le pays.
Cette aspiration est d’autant plus forte, chez eux comme chez moi, sept ans après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, que ce dernier n’a rien fait, malgré mes appels réitérés, pour mériter leur soutien ni s’attirer leur sympathie. Les raisons de mon départ de Matignon, en août 1976, puis celles de la bataille de Paris, dans les mois suivants, ont contribué à dresser durablement contre l’Élysée nombre d’électeurs et de militants RPR. À ces motifs d’irritation se sont ajoutés des désaccords plus profonds. La quête obstinée du « juste milieu », le projet timide d’une croissance douce, le rappel lancinant de l’insignifiance numérique de la France et des Français dans le monde ont été vécus par les gaullistes comme autant de tentatives de déstabilisation politique à leur encontre et de volonté d’affaiblissement de la conscience nationale.
C’est en vain que j’adresse à Giscard, lorsqu’il m’arrive de le rencontrer, des mises en garde du genre : « Il ne faut pas blesser une bête. On la tue ou on la caresse. » Ou que je lui rappelle ce proverbe arabe, qu’il ne prend pas davantage au sérieux : « Ne poussez jamais le chat dans les recoins. » La communication a toujours été difficile entre Giscard et moi, avant de devenir quasi impossible à la fin de son septennat, tant j’ai du mal à comprendre ses réactions, ses façons d’être et sa psychologie.
Alors que j’étais Premier ministre, un épisode m’avait déjà éclairé sur certains aspects déconcertants de sa personnalité. Invoquant le fait qu’un de ses lointains aïeux aurait pris part à la guerre de l’Indépendance américaine, Giscard s’était mis en tête d’intégrer, avec toute sa famille, le prestigieux ordre des Cincinnati. Après avoir remué ciel et terre pour y parvenir, il finit par me demander d’intervenir auprès de l’association, en tant que chef de gouvernement. J’effectuai cette démarche du mieux que je pus, mais celle-ci se heurta à une fin de non-recevoir catégorique. L’ordre avait estimé, après examen de la requête, que le postulant ne réunissait pas toutes les conditions pour être reconnu comme le descendant d’un des « Fils de la Révolution ». Les règles d’entrée y étant très strictes, le cas de l’ancêtre avait été jugé définitivement irrecevable. Giscard en fut meurtri, atteint dans son orgueil et son amour-propre dans des proportions qui me semblèrent démesurées.