Ce n’est pourtant pas le revers le plus sérieux qu’il ait subi sur le plan international. En mai 1980, le chef de l’État a pris l’une de ses initiatives diplomatiques les plus contestables en acceptant de se rendre à Varsovie pour y rencontrer Leonid Brejnev, cinq mois à peine après que l’URSS eut envahi l’Afghanistan. Officiellement, cette démarche, effectuée à la demande pressante des autorités polonaises, visait à protéger leur pays, alors en proie à une agitation syndicale grandissante, d’une intervention soviétique semblable à celle qui avait abouti, douze ans auparavant, à la reprise en main par Moscou de la Tchécoslovaquie. Mais une telle rencontre, dans le contexte de l’affaire afghane, ne pouvait qu’être sujette à caution et sa portée symbolique servir avant tout les intérêts de l’URSS, en paraissant dédouaner ses dirigeants de leur forfait contre la vague promesse de retirer les troupes soviétiques de Kaboul « dès que cela serait possible ». C’est l’esprit de Munich qui flottait, ce jour-là, sur Varsovie.
L’autre point faible du bilan présidentiel concerne sa politique économique. Les plans d’austérité échafaudés et mis en place par le gouvernement Barre n’ont pas suffi, comme je l’ai toujours pensé et affirmé, à enrayer la montée du chômage ni même à maîtriser l’inflation, pourtant cheval de bataille du Premier ministre. Le redressement de notre économie ne pouvait s’opérer, à mon sens, sans une relance massive de l’investissement. C’est là, depuis 1975, une de mes sources de désaccord les plus profondes et les plus constantes avec Valéry Giscard d’Estaing. Et l’une des raisons majeures, six ans plus tard, de ma propre candidature à l’élection présidentielle…
La France battant désormais des records en matière de prélèvements obligatoires, au risque de nuire à l’essor et à la compétitivité des entreprises, j’insiste sur la nécessité de « libérer » notre économie. Formule aussitôt interprétée comme une conversion opportuniste au libéralisme en vogue aux États-Unis depuis l’élection de Ronald Reagan. Un de ces revirements dont je serais coutumier, selon mes détracteurs…
Il leur eût suffi de me lire pour constater que ce que je préconise en 1981 n’est en rien contradictoire avec les idées que je défendais, trois ans auparavant, dans mon livre, La Lueur de l’espérance. Si j’estimais nocif et illusoire de s’en remettre au seul jeu du libéralisme, je n’en soulignais pas moins dès ce moment-là « le rôle irremplaçable de la liberté et de la concurrence », mis en danger par l’excès de bureaucratie :
Les entreprises françaises étouffent littéralement sous la réglementation administrative. Elles ne peuvent rien faire sans autorisation préalable, accordée généralement au petit bonheur, mais après de longues tracasseries et avant un bon lot supplémentaire de formalités consécutives. Leurs dirigeants consacrent beaucoup plus de temps à se battre contre l’inertie des bureaux qu’à réfléchir aux problèmes de la production et du marché. Des masses d’employés s’occupent en permanence à répondre aux flots de questionnaires et de paperasses qu’en face des masses de fonctionnaires engendrent consciencieusement, sans que personne ne puisse dire, dans la plupart des cas, à quoi le tout sert au juste.
C’est toujours ce même fléau que je dénonce lorsque j’en appelle, au début des années quatre-vingt, à une libération de notre économie, tout en souhaitant que l’État demeure fidèle à ses véritables missions s’agissant, notamment, des questions de l’emploi et de la solidarité. Expression d’une troisième voie entre modèle socialiste et projet d’une « société libérale avancée ».
Un jour d’octobre 1980, un de mes proches au sein du mouvement gaulliste, Jean de Lipkowski, député-maire RPR de Royan, me propose de rencontrer François Mitterrand, à l’occasion d’un dîner qu’il prévoit d’organiser chez son amie Édith Cresson. Je connais aussi cette dernière et l’apprécie, ce qui m’encourage à accepter spontanément une telle invitation.
Apparenté sous la IVe République à l’UDSR, le petit groupe parlementaire alors présidé par celui qui est devenu le premier secrétaire du Parti socialiste, « Lip », comme on l’appelle dans le milieu politique, a gardé des liens étroits avec diverses personnalités de gauche. Proche depuis toujours d’Édith Cresson, il continue d’entretenir des relations avec François Mitterrand. En 1976, sa fidélité à mon égard, jugée par Giscard impardonnable, a coûté à Jean de Lipkowski son poste de ministre de la Coopération lors du changement de gouvernement. Autant dire qu’il ne compte pas parmi les partisans les plus empressés de la réélection du chef de l’État.
C’est à son instigation et à celle d’Édith Cresson qu’a été organisée cette rencontre avec François Mitterrand. Je n’en ai pris, à aucun moment, l’initiative. Convaincu du contraire et soucieux de démontrer que j’en étais l’inspirateur, Valéry Giscard d’Estaing attribuera, dans un de ses livres, à François Mitterrand, qu’il affirme être allé interroger dans les derniers instants de sa vie, la confirmation qu’il souhaitait obtenir de lui à ce propos. Ceci explique probablement pourquoi Giscard n’a jamais cherché à me questionner, à mon tour, sur le même sujet… La vérité est que, convié par Lipkowski à dîner en compagnie du chef de l’opposition, je lui ai donné mon accord sans hésiter. Ce qui, selon moi, n’a rien d’anormal ni de choquant dans une démocratie. L’anomalie eût été de refuser une telle rencontre. Même si le contexte électoral du moment, propice à toutes les interprétations, m’imposera de la tenir secrète le plus longtemps possible…
Je ne connais pas personnellement François Mitterrand. L’idée que je me fais de lui à cette époque est celle, assez banale le concernant, d’un personnage sans foi ni loi, flou, ambigu, foncièrement machiavélique. Georges Pompidou, qui ne l’aimait pas, m’en parlait comme d’un « aventurier », expert en « coups tordus ». D’un point de vue strictement politique, François Mitterrand est d’abord l’incarnation de tout ce que je combats : non cette gauche humaniste dont je ne me suis jamais senti éloigné, mais une gauche idéologique, dont le programme est à l’opposé de tout ce que je souhaite et espère pour notre pays.
Pour autant, cette divergence d’opinions, si catégorique soit-elle, ne me paraît pas devoir interdire tout échange entre responsables politiques partageant, de surcroît, les mêmes valeurs républicaines. En dehors des extrémistes qui ne se réfèrent pas à ces valeurs, j’ai toujours eu pour règle, dans mes fonctions d’élu de Corrèze, de maire de Paris ou de chef de gouvernement, de dialoguer en toute occasion avec mes adversaires quels qu’ils soient. Il n’y a donc, à mes yeux, rien d’extraordinaire ni de particulièrement scandaleux à rencontrer François Mitterrand, en privé, six mois avant une élection présidentielle à laquelle aucun de nous deux ne s’est encore déclaré candidat.
Cette rencontre se produit, il est vrai, à un moment où les désaccords sont devenus tels, entre le RPR et l’Élysée, qu’ils m’ont conduit à déclarer, le 22 octobre 1980, que « si l’on veut changer de politique, ou il faut changer de Président, ou il faut que le Président fasse l’effort de changer lui-même ». Ce qui ne signifie pas, comme on peut l’imaginer, que, dans la première hypothèse, je pense à François Mitterrand comme successeur possible du président sortant…