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C’est parce qu’il n’eut rien de mémorable que je me suis longtemps abstenu d’évoquer le dîner qui nous réunit peu après, au domicile d’Edith Cresson, en présence de Jean de Lipkowski. Et probablement n’en aurais-je jamais parlé, si le président de la République de l’époque ne s’était laissé aller, vingt-six ans plus tard, à publier un témoignage posthume, prétendument obtenu de son successeur, François Mitterrand, selon lequel je lui aurais livré, ce soir-là, le message suivant : « Il faut nous débarrasser de Giscard ! » Scandalisé par le procédé, autant qu’indigné par les propos qui m’étaient ainsi attribués, je ne pouvais manquer, cette fois, de réagir, en récusant fermement une version des faits inspirée à l’évidence, comme souvent chez Giscard, par ses seuls ressentiment à mon égard.

Je garde de cette première rencontre avec François Mitterrand le souvenir d’un échange courtois et détendu, mais, en définitive, sans réel intérêt, hormis celui de tenter de mieux se connaître et de se jauger mutuellement, en quête d’éventuelles affinités. Je savais François Mitterrand amoureux de l’Afrique et très lié, comme je l’étais moi-même, à Félix Houphouët-Boigny, qu’il avait jadis convaincu, comme il tint à me le rappeler, de rompre avec le communisme. Mais j’ignorais tout, en revanche, de sa fascination pour le continent asiatique et la Chine en particulier, et il ne me parut pas moins surpris de découvrir tout l’intérêt que je porte à l’histoire de ce peuple. De la brève conversation que nous eûmes à ce propos, je retirai l’impression d’un homme bien plus fin et subtil que celui qu’on m’avait décrit, et d’une culture plus étendue que je ne l’avais soupçonné. Quant à la politique française, ce n’est pas à ce sujet que nous avions le plus à apprendre l’un de l’autre, tant nous savions à quoi nous en tenir sur nos opinions respectives et les ambitions qui nous opposaient.

C’est sur la suggestion d’Édith Cresson, et d’un commun accord, que nous avons décidé, à l’issue du dîner, d’évoquer en tête à tête la situation du pays et les échéances électorales qui s’annonçaient. L’entretien dura environ une heure, et non deux comme on l’a raconté. Il y fut question, naturellement, du chef de l’État, à propos duquel François Mitterrand, comme c’était son intérêt, m’indiqua toutes les raisons que j’avais, selon lui, de le faire battre. La réélection de Giscard, me dit-il en bref, serait « catastrophique » pour le RPR comme pour la France… De mon côté, soucieux de ne pas entrer dans son jeu, je me suis borné à faire état de mes propres critiques, connues de tous au demeurant, sur l’action du président de la République et de son gouvernement. Mais sans aller, comme on a voulu le laisser croire par la suite, jusqu’à me tromper d’adversaire en souhaitant, devant François Mitterrand, qui n’eût pas manqué d’en tirer parti, qu’« on se débarrasse » de qui vous savez…

Telle est la véritable histoire de ce dîner qui n’eut rien de décisif et ne méritait pas tant de commentaires. C’est ailleurs, de toute évidence, qu’il faut chercher les raisons profondes de la défaite de mai 1981.

Le Rassemblement pour la République n’a pas attendu l’annonce officielle de ma candidature, le 3 février 1981, pour se mobiliser. Programme, locaux, affiches, comités de soutien, équipes opérationnelles, tout est prêt depuis plusieurs mois, sous l’impulsion de Charles Pasqua. Et très vite la campagne bat son plein, portée, à travers tout le pays, par l’enthousiasme de centaines de milliers de militants et de sympathisants. Je sillonne la France d’un bout à l’autre, tiens meeting de ville en ville, multiplie, selon mon habitude, les contacts directs avec la population. Sur le terrain, mes chances de l’emporter semblent chaque jour plus réelles.

Pour être élu, j’ai conscience de devoir m’imposer comme la seule alternative au Président sortant, et donc éliminer François Mitterrand dès le premier tour. J’adresserai aux Français un appel en ce sens, le 22 avril. Mais pour atteindre cet objectif, encore faudrait-il que toute la famille gaulliste fasse bloc autour de ma candidature. Ce qui n’est pas le cas, deux autres candidats issus de nos rangs ayant décidé de se présenter de leur côté.

Le premier est Michel Debré, que certains « barons » inféodés au gouvernement ont hélas ! encouragé, avec la bénédiction de l’Élysée, à se lancer dans la bataille pour son propre compte. J’éprouve beaucoup d’admiration et de respect pour Michel Debré, et ai tout tenté, sans succès, afin de le dissuader de s’engager dans un combat que je savais perdu d’avance. Le second de ces candidats est Marie-France Garaud, poussée par l’ambition, encore inassouvie, d’exister par elle-même et de délivrer seule au pays le message dont elle s’estime porteuse depuis toujours.

Michel Debré et Marie-France Garaud totaliseront, à l’issue du premier tour, à peine 3 % des suffrages, mais en affaiblissant d’autant mon propre score. Le 26 avril, j’arrive en troisième position derrière François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier, avec 28,31 % des voix contre 25,84 % à son challenger, est loin d’avoir obtenu le résultat qu’il escomptait pour affronter le second tour en position de force. Seul peut lui permettre de l’emporter un ralliement massif de ces électeurs RPR qu’il a cru bon, si longtemps, de mépriser.

Au soir du premier tour, c’est d’abord leur déception que je mesure autour de moi. Rares sont ceux, au sein de mon équipe, qui se déclarent prêts à soutenir un président dont ils n’ont pas apprécié la politique et, encore moins, le comportement à leur égard. Et ce n’est pas la proposition, transmise peu après par l’Élysée, d’inviter à déjeuner les parlementaires et les cadres du Rassemblement, qui sera de nature à les rassurer… Sauf à m’exprimer à titre personnel — ce que je fais, dès le lendemain, en annonçant que je voterai, quant à moi, pour M. Giscard d’Estaing — il ne m’appartient pas d’engager la position du mouvement sans l’approbation de ses membres. Or, celle-ci est loin d’être acquise, comme le confirme, dans les jours suivants, la décision du comité central de laisser la liberté de vote à nos adhérents. Tandis que quelques personnalités gaullistes comme Philippe Dechartre ou Christian Poncelet n’hésitent pas à se déclarer favorables au candidat de la gauche.

Plus que sur un choix de politique, cette élection se jouera sur une question de confiance. C’est de la capacité ou non du Président sortant à restaurer son crédit auprès d’une partie des électeurs de sa majorité que dépendra l’issue du scrutin. Au fond de moi, je crains qu’il ne soit déjà trop tard pour que Giscard y parvienne, tant ses mauvaises relations avec le RPR me semblent irrémédiables. Giscard ne fera d’ailleurs aucun effort spectaculaire entre les deux tours pour se rapprocher de ses dirigeants, qu’il ne cherchera pas même à rencontrer, par crainte sans doute de paraître s’abaisser.

Lorsqu’il m’appelle au téléphone, le 28 avril, c’est tout au plus pour me demander de participer au grand meeting qu’il prévoit d’organiser porte de Pantin. Je lui réponds que, n’étant pas mandaté par les militants du RPR pour m’exprimer en leur nom, je ne vois pas l’utilité d’y être présent. Après quoi, Giscard m’adressera, le 1er mai 1981, une lettre officielle d’invitation au meeting qui doit se tenir le surlendemain. Comme j’en demande la raison au secrétaire général de l’Élysée, Jacques Wahl, celui-ci me répond : « Pour que ça reste… »