Le 4 mai, Giscard m’écrit de nouveau, et sans doute avec la même arrière-pensée, pour m’annoncer son intention de « prendre en compte les sensibilités et les suggestions qui se sont exprimées ces dernières semaines ». La démarche est à l’évidence trop tardive pour avoir le moindre effet, d’autant qu’elle s’accompagne d’une promesse qui peut prêter à sourire quand on connaît l’histoire des dernières années : « C’est pourquoi, annonce Giscard, je chargerai le nouveau Premier ministre d’organiser, sans délai, les États généraux de la majorité, qui permettront aux diverses familles qui la composent de retrouver leur unité, en tirant ensemble les enseignements de la campagne pour les traduire dans l’action. » On ne saurait être moins convaincant.
Je ne souhaite pas la victoire de François Mitterrand et le fais savoir on ne peut plus clairement dans un texte que je publie, le 6 mai 1981, appelant à faire barrage au candidat socialiste. Mais je n’ai plus aucun moyen, désormais, d’endiguer le processus, engagé de longue date, qui entraîne une minorité des militants gaullistes à rejeter ouvertement Giscard au profit de son concurrent. Y serais-je parvenu que cet effort n’eût d’ailleurs pas suffi à inverser le cours des choses, comme le prouveront les résultats du second tour de l’élection présidentielle.
Le soir du 10 mai 1981, chacun pourra vérifier, chiffres en main, que le Président a fait le plein des voix de droite, et même gagné trois cent mille voix supplémentaires. Ce n’est donc pas le vote des électeurs RPR qui a creusé l’écart de 1,2 million de voix qui le séparent de son challenger socialiste, mais la mobilisation massive, en faveur de François Mitterrand, des abstentionnistes du premier tour. Preuve que l’arithmétique d’une telle élection échappe, en réalité, à la seule logique partisane.
Je n’ai pas le cœur à me réjouir d’un échec aussi retentissant, qui rejaillit, au-delà du candidat, sur l’ensemble de la majorité. En politique, on ne construit pas une victoire sur la défaite de son propre camp. Mais cette défaite, qui est aussi la mienne, comment ne pas en imputer la responsabilité à celui qui s’est employé, d’un bout à l’autre de son septennat, à diviser sa majorité au lieu de la rassembler, et à gouverner sans tenir le moindre compte de l’opinion de ses alliés ? Giscard préférera en rejeter la faute sur d’autres — c’est-à-dire, moi — en parlant de « trahisons préméditées » quand il eût été plus honnête de reconnaître, au moins, des torts partagés.
Il n’aura plus de cesse, désormais, que de remâcher ses griefs et de me désigner comme le seul coupable de son renvoi de l’Élysée. Un jour, Giscard assurera avoir « jeté la rancune à la rivière ». Mais ce jour-là, la rivière devait être à sec, tant cette rancune est demeurée chez lui tenace et comme inépuisable.
Pour néfaste qu’elle fût à mes yeux, l’arrivée de la gauche au pouvoir ne signifiait pas la fin de la République, ni celle de ses institutions. Tout au plus était-ce le prix de l’alternance souhaitée par les Français. En démocratie, la défaite d’un homme n’est jamais, ou rarement, une perte irréparable.
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À LA TÊTE DE L’OPPOSITION
Écartés du pouvoir pour la première fois depuis 1958, les partis de l’ancienne majorité doivent apprendre, du jour au lendemain, à changer de rôle et à s’organiser comme forces d’opposition. Le 21 juin 1981, les résultats des élections législatives ont été conformes à ce qu’on pouvait en attendre : 269 sièges au Parti socialiste contre 83 pour le RPR et 61 à l’UDF. Une nouvelle fois, j’ai été réélu dès le premier tour député de Corrèze, mais en franchissant de justesse la barre des 50 % face à un jeune candidat socialiste, du nom de François Hollande.
À l’issue du scrutin, je dresse publiquement le bilan des deux échecs successifs que nous venons de subir : « Reconnaissons-le, la majorité des Français s’est détournée des idées qui ont inspiré durant vingt ans notre action pour la France. Une autre période commence, mais, dans cette situation nouvelle, nous saurons surmonter l’épreuve en demeurant soucieux, avant tout, du bien de notre pays… Nous devrons bien tirer les leçons de l’événement, nous en chercherons les causes en nous-mêmes et pas ailleurs, comme certains pourraient être tentés de le faire. Nous n’avons pas su convaincre les Français que nous étions en mesure d’assurer le changement qu’ils espèrent. Tout nous incite donc à la réflexion et aussi à un profond renouvellement. »
Ce profond renouvellement est à mes yeux la condition même de nos succès futurs. Il ne suppose pas seulement d’apaiser les différends au sein de l’ancienne majorité — ce à quoi je me suis employé dès le 14 mai, en signant avec l’UDF un protocole d’accord en prévision des élections législatives. Il implique aussi que s’engage, au sein de chaque formation, une période de réflexion permettant de faire émerger un nouveau projet politique.
L’erreur serait de se réfugier, en attendant des jours meilleurs, dans une critique systématique de tout ce que peut entreprendre le gouvernement socialiste. Considérant que l’alternance n’a rien en soi de tragique ni d’irréversible, il m’arrive à plusieurs reprises, durant cette période d’extrêmes tensions, de plaider publiquement pour davantage de tolérance envers les différents acteurs de la vie politique. Sans grand succès, de part et d’autre. Je n’en demeure pas moins convaincu que l’opposition n’a aucun intérêt à rivaliser de sectarisme avec une majorité si prompte à caricaturer l’œuvre de ses prédécesseurs. Et en ce qui me concerne, c’est sans esprit doctrinaire ou manichéen que j’entends juger l’action du nouveau gouvernement…
Je n’ai pas attendu leur mise en application pour m’inquiéter des mesures économiques et financières prévues dans les « cent dix propositions » du programme socialiste. Il suffira de quelques mois pour que l’accroissement massif de la dépense publique, et celui des impôts par voie de conséquence, ainsi que la nationalisation, à tous égards inopportune, de plusieurs groupes industriels importants, dont celui de Marcel Dassault, et d’une grande partie des établissements bancaires, précipitent le pays dans une situation alarmante. L’endettement extérieur bat des records, tandis que les déficits se creusent, et que la montée du chômage ne cesse de s’aggraver. Ni la diminution du temps de travail à trente-neuf heures, sans diminution de salaire, ni l’instauration de la cinquième semaine de congés payés, n’ont eu les effets escomptés par le pouvoir. Le 4 octobre 1981, l’expérience socialiste se solde par une première dévaluation, suivie d’une deuxième après l’adoption, en juin 1982, d’un plan de rigueur qui se traduira par le blocage des salaires et des prix et une tentative, encore modeste, de restriction des dépenses.
Il était inévitable que l’emprise idéologique conduise les vainqueurs du 10 mai à se lancer dans une aventure sans issue, porteuse de nouvelles désillusions pour tous ceux qui rêvaient d’un changement plus efficace. Alors que le pays avait besoin de plus de souplesse et moins de bureaucratie dans l’organisation économique, de plus de discernement et de rigueur dans la gestion de l’argent public, et d’un nouveau partage des responsabilités entre l’État et la société, la politique mise en place n’a abouti, à force d’archaïsme, qu’au renforcement des blocages antérieurs.
Ce constat ne m’empêche pas de juger positives certaines actions gouvernementales en faveur de la culture et de la recherche, et d’approuver, dans ses grandes lignes, la politique de défense suivie par le gouvernement Mauroy, au sein duquel je ne compte pas que des ennemis. Du Premier ministre lui-même, que je tiens pour un homme de qualité, à Michel Rocard, Charles Hernu ou Édith Cresson, devenue ministre de l’Agriculture, mes relations personnelles avec certains membres de l’équipe en charge des affaires du pays échappent à la seule logique de l’affrontement partisan.