Quant au chef de l’État, je ne suis pas de ceux, au sein de l’opposition, qui lui dénient sa légitimité au nom des résultats de son action. « Allez-vous contester mon pouvoir ? » m’a-t-il demandé, lorsqu’il m’a reçu à l’Élysée peu après sa prise de fonctions. « Sûrement pas, lui ai-je répondu, puisque j’ai bien l’intention de vous succéder. » Contrairement à ce qu’on pouvait craindre, et bien qu’il les ait longtemps combattues, François Mitterrand n’a nullement remis en cause les institutions de la Ve République, ni cherché, si peu que ce soit, à se priver d’aucun des pouvoirs qu’elles lui procurent. Et je ne doute pas qu’il veille, dans ce domaine, à rester, jusqu’au terme de son mandat, le garant vigilant de la continuité gaullienne.
Le 17 septembre 1981, je fais partie des seize députés d’opposition, avec, entre autres, Philippe Séguin, Michel Noir et Jacques Toubon, qui votent l’abolition de la peine de mort. J’ai toujours été hostile à la peine de mort, estimant qu’en aucun cas elle ne saurait constituer un acte de justice. Personne, selon moi, n’est en droit de porter atteinte à la vie humaine. J’ai beaucoup regretté qu’on ait tant tardé à prendre une telle décision. Mais celle-ci ne pouvait venir que du chef de l’État, seul détenteur du pouvoir de gracier ou non un condamné.
Si j’avais été élu président de la République en mai 1981, c’est une des premières mesures que j’aurais tenté de faire adopter, mais avec moins de facilité, sans doute, que François Mitterrand. Peut-être n’aurais-je pas été suivi par ma propre majorité, si j’en juge par le grand nombre de parlementaires de droite et du centre à s’être prononcés, le 17 septembre 1981, contre l’abolition. Un sondage paru ce jour-là indique que 62 % des Français restent favorables à la peine capitale, et parmi eux, beaucoup de nos électeurs. Mais il n’était pas question pour moi de prendre en compte dans cette affaire, ni l’opinion du pays, ni celle de la formation que je préside. J’ai voté contre la peine de mort indépendamment de toute considération électorale, en n’écoutant que mes convictions intimes. Le respect de la personne humaine est de ces valeurs sur lesquelles je refuserai toujours de transiger, quelles qu’en soient les conséquences pour ma carrière ou celle de mes amis.
D’un point de vue strictement politique, la suppression de la peine de mort a été l’un de mes rares sujets de convergence avec le pouvoir en place, alors que, durant cette même période, l’affrontement droite-gauche redouble d’intensité. Exaspérés par nos tentatives de faire barrage, dans le cadre parlementaire, à l’adoption de leur programme, les socialistes, réunis en congrès à Valence, du 23 au 25 octobre 1981, vont jusqu’à menacer de « sanctions » tous ceux qui « s’opposent à la volonté populaire, au changement voulu par la majorité ». Huit mois plus tard, cette menace se traduit par une agression directe contre celui qui apparaît désormais comme le leader de l’opposition : le maire de Paris.
J’en suis surpris, d’autant que les relations entre l’Élysée et l’Hôtel de Ville semblaient s’être améliorées depuis l’arrivée de François Mitterrand. Mais peut-être aurais-je dû voir un mauvais présage dans cette déclaration du nouveau chef de l’État lorsque je l’ai accueilli à la Mairie, peu après son élection : « Premier contre-pouvoir face au château du seigneur, l’Hôtel de Ville s’affirme comme la maison commune : vieux face-à-face du roi et du prévôt. »
En février 1982, François Mitterrand me convie à une réunion à l’Élysée pour me consulter sur les « grands chantiers » qu’il souhaite mettre en œuvre dans la capitale. Je lui indique mon accord de principe quant à la réalisation de ces projets, qui me paraissent répondre aux préoccupations des Parisiens, même si je lui avoue que le coût de ce programme ambitieux me fait quelque peu frémir en tant que contribuable et ancien Premier ministre. Il s’agit, dans l’immédiat, du projet de la Villette, initié par Valéry Giscard d’Estaing et repris et modifié par son successeur, de ceux de l’Opéra Bastille, de l’Arche de la Défense, de l’Institut du monde arabe et du transfert du ministère des Finances à Bercy, afin de procéder à l’aménagement du Grand Louvre, auquel je suis d’emblée favorable. Autant de « grands chantiers » qui ne pourraient voir le jour sans une parfaite collaboration entre l’État et la Ville.
Le 30 juin 1982, c’est par une dépêche de l’AFP que j’apprends, avec stupéfaction, la décision du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, de remettre en cause, au nom de sa politique de décentralisation, le statut de Paris. Le but est de créer, au niveau de chaque arrondissement, une municipalité de plein exercice. Ces municipalités désigneraient ensuite leurs représentants au Conseil de Paris, lesquels éliraient à leur tour le maire de la capitale. Celui-ci ne serait plus maire que de nom, ses fonctions devenant celles, tout au plus, d’un président de communauté urbaine. Le 6 juillet au matin, le premier secrétaire du Parti socialiste, Lionel Jospin, reconnaît dans une déclaration que son parti a été l’inspirateur du projet. La manœuvre politique ne fait donc plus aucun doute.
L’affaire est d’autant plus scandaleuse que le statut de Paris, mis en place cinq ans auparavant, a fait ses preuves et permis une gestion plus efficace de la ville dans tous les domaines. Sur le plan financier, la gestion est saine, la ville très peu endettée et les impôts locaux restent parmi les moins élevés des grandes communes françaises. Pour tenter de justifier ce véritable coup de force, le gouvernement brandit deux arguments qui ne résistent pas à l’examen.
Le premier est la démographie. Paris serait devenu une trop grande ville, ce qui nécessiterait son découpage en municipalités autonomes. Or, la population de Paris ne cesse de diminuer, malgré nos efforts pour enrayer ce phénomène. Au recensement de 1975, elle ne comptait plus que deux millions trois cent mille personnes, contre trois millions entre les deux guerres. En 1982, ce chiffre est encore en baisse de cent trente mille.
Le deuxième argument, non moins absurde, est l’éloignement de l’administration municipale, prétendument inaccessible pour les habitants, alors que les principaux services administratifs ont été déconcentrés au niveau de chaque arrondissement. Quant aux élus, leur proximité avec les citoyens n’a jamais été aussi réelle que depuis mon élection, renforcée par des structures de concertation sans équivalent dans les grandes villes de province : commissions d’arrondissement, spécifiques à la capitale, qui jouent un rôle consultatif essentiel, et commissions extramunicipales, créées à ma demande en 1977, qui permettent à la population de se prononcer directement sur tous les sujets municipaux la concernant.
Mon indignation est telle, face à tant de mauvaise foi, que je refuse toute négociation avec les responsables gouvernementaux que je qualifie publiquement d’« incompétents », d’« irresponsables » et de « tricheurs ». Lors d’une conférence de presse organisée exceptionnellement dans le salon des Tapisseries de l’Hôtel de Ville, j’en appelle aux Parisiens pour qu’ils exigent du gouvernement une consultation populaire. Près de 250000 personnes répondent à cet appel, ainsi que nombre d’associations réputées favorables à la gauche.
C’est une levée de boucliers générale qui s’organise dans la capitale, tandis qu’une stratégie commune est échafaudée par mon adjoint Roger Romani avec le maire de Lyon, Francisque Colomb, pour exiger du ministre de l’Intérieur et maire de Marseille la révision de son projet de loi. Cette offensive portera ses fruits. Contraint de battre en retraite, le gouvernement finira par renoncer à ce qui constituait l’objectif essentiel de sa réforme : retirer au maire de Paris tout pouvoir de décision. La loi dite PLM, concernant les trois grandes métropoles nationales, aboutit à la création de mairies d’arrondissement, à Paris comme dans chacune des deux autres. Mais en reconnaissant la pleine autorité du maire de la ville dans la gestion globale des affaires municipales.