En ce qui concerne Paris, cette autorité se verra encore renforcée, l’année suivante, par notre réélection triomphale lors du scrutin municipal de mars 1983. L’équipe sortante remporte la majorité dans la totalité des vingt arrondissements de la capitale. Chacun d’eux, désormais doté de pouvoirs spécifiques, sera administré par un maire issu de nos rangs. Cette victoire est pour moi d’autant plus satisfaisante qu’elle me permet de faire émerger, dans des fiefs traditionnels de la gauche, une nouvelle génération de responsables politiques, parmi lesquels Alain Devaquet, Jacques Toubon et Didier Bariani dans le XIe, le XIIIe et le XXe arrondissement.
C’est au développement de ces secteurs, souvent les plus délaissés de la capitale, que j’entends consacrer l’une des grandes ambitions de ma nouvelle mandature. Le 23 novembre 1983, je présente un plan d’aménagement de l’Est parisien qui prévoit la construction, sur des terrains appartenant à la ville ou à d’autres collectivités publiques, d’un très grand nombre de nouveaux équipements. Il me faut fournir ici quelques chiffres pour donner une idée de l’ampleur de ces objectifs, qui portent sur la réalisation, notamment, de 20000 logements neufs, de 38 hectares d’espaces verts, de 300000 mètres carrés de bureaux et 180000 mètres carrés de locaux industriels, de 300 classes maternelles et élémentaires, d’une trentaine de crèches, de quatre conservatoires, d’une quinzaine de gymnases et de 45000 mètres carrés de terrains de sport.
La rénovation du quartier de la Goutted’Or, dans le XVIIIe arrondissement, comme les transformations spectaculaires opérées, dans le XIXe, au nord du site de la Villette, pour y installer la Cité des sciences et de l’industrie, et porte de Pantin la Cité de la musique, sont autant d’illustrations de cette volonté de rééquilibrer Paris vers l’est. C’est la même métamorphose qui se produit dans le XIIe arrondissement, entre le bassin de l’Arsenal, la place de la Bastille, le parc de Bercy et jusqu’aux abords de la gare de Lyon, témoins de la plus vaste entreprise lancée, en matière d’urbanisme, depuis le baron Haussmann. Mais d’un urbanisme humanisé et répondant au souci d’une plus grande harmonie entre toutes les fractions du territoire parisien.
Pour illustrer cette ambition, j’aime à citer ce savoureux échange épistolaire entre François Miron, prévôt des marchands, et Henri IV auquel il offre sa démission :
« Cher Sire,
Permettez que je me retire : en jurant fidélité au Roi, j’ai promis de soutenir la Royauté. Or votre Majesté me commande un acte pernicieux à la Royauté. Je refuse. Je le répète à mon cher Maître et souverain bien-aimé. C’est une malheureuse idée de bâtir des quartiers à l’usage exclusif d’artisans et d’ouvriers. Dans une capitale où se trouve le souverain, il ne faut pas que les petits soient d’un côté et les gros et dodus de l’autre. C’est beaucoup mieux quand tout est mélangé. Je ne veux pas, Sire, être le complice de cette mesure. »
Et le Roi de lui répondre :
« Vous êtes vif comme un hanneton, mais à la fin du compte, un brave et loyal sujet. Soyez content, on fera vos volontés. Et le Roi de France ira longtemps à votre école de sagesse et de prud’homie. Je vous attends à souper et je vous embrasse. »
Belle époque que celle où le souverain savait parler ainsi à ses sujets les plus récalcitrants.
Après l’affaire de la mairie de Paris, qui s’est dénouée comme on sait au cours de l’été 1982, c’est la question de l’école libre qui ravive les hostilités entre la majorité socialiste et l’opposition dont je suis devenu le principal chef de file.
Parmi les « cent dix propositions » électorales de la gauche figurait la création d’« un grand service public unifié et laïc de l’éducation nationale » — formule qui contenait une menace évidente pour l’enseignement privé. Du moins fut-elle perçue comme telle par l’épiscopat français qui, s’en étant inquiété ouvertement, obtint du ministre de l’Éducation nationale, Alain Savary, après une large concertation, la révision du texte dans un sens jugé plus acceptable. Jusqu’à ce que cet apparent consensus vole en éclats sous la pression des députés socialistes, déterminés à limiter le plus possible l’aide financière aux écoles libres.
Bref, la guerre scolaire est rallumée, qu’on pouvait croire définitivement éteinte après tant d’années de querelles et de controverses. C’était compter sans l’anticléricalisme resté vivace des nouveaux dirigeants du pays et sans les motivations ambiguës d’un chef de l’État lui-même issu de l’enseignement confessionnel. Formé à l’école publique, contrairement à François Mitterrand, et élevé dans le respect de la laïcité, je n’en suis pas moins attaché, en ce qui me concerne, à la préservation des établissements privés et, plus encore, à la liberté de choix des familles en matière d’éducation.
Convaincu que seule une épreuve de force peut contraindre le pouvoir à reculer, comme je l’ai vérifié deux ans auparavant, à propos de la réforme du statut de Paris, j’ai peine à croire que les négociations plus ou moins secrètes menées par l’épiscopat suffisent à régler le problème. C’est un discours assez catégorique que je tiens à Mgr Vilnet, président des évêques de France, et à l’archevêque de Paris, Mgr Lustiger, lorsque je les reçois à l’Hôtel de Ville, les mettant en garde contre l’illusion d’une possible conciliation avec le gouvernement. Encore persuadés du contraire, mes interlocuteurs me demandent de tout faire pour empêcher la récupération par l’opposition d’un débat pourtant déjà amplement politisé par nos adversaires.
Les relations parfois difficiles que j’ai entretenues avec Mgr Lustiger datent de cette affaire. Après m’avoir suggéré d’aller rencontrer François Mitterrand pour l’assurer des intentions pacifiques du RPR — ce qui aiderait le Président, selon lui, à calmer le jeu auprès des siens —, l’archevêque de Paris me fera adresser, sans plus de succès, une seconde requête en février 1984 : celle de ne pas participer à la grande manifestation organisée à Versailles, le 4 mars, en faveur de l’école libre. Mon absence, ce jour-là, d’un défilé rassemblant quelque 800000 personnes aurait eu d’autant moins de sens et d’intérêt que le conflit revêt désormais, pour tous les Français, un caractère évidemment politique. Je déciderai donc de me rendre à Versailles, comme je serai présent, le 24 juin, au côté des deux millions de manifestants qui défileront dans les rues de Paris.
Le 12 juillet, François Mitterrand annonce le retrait de la loi Savary, provoquant la démission du ministre, suivie, cinq jours plus tard, de celle du chef du gouvernement, Pierre Mauroy, également désavoué. Notre combat n’a pas été vain — même si les socialistes n’entendent pas en rester là de l’offensive engagée contre l’opposition.
L’étape suivante sera l’instauration de la proportionnelle, le 3 avril 1985. Comptant, elle aussi, parmi les promesses du candidat socialiste, elle vise d’abord, quatre ans plus tard, à favoriser l’émergence du Front national, qui vient d’obtenir plus de 10 % des voix aux élections européennes de juin 1984.