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Je suis hostile à la réforme du mode de scrutin, considérant qu’elle ne peut que rendre difficile l’émergence d’une véritable majorité au Parlement. Mais cette réforme n’a qu’un but, en réalité, dans l’esprit de François Mitterrand : institutionnaliser l’extrême droite, lui permettre d’acquérir suffisamment de poids de manière à gêner l’opposition. Ce qui revient à faire la promotion du racisme et de la xénophobie à des fins strictement électorales.

Instrumentalisé contre nous par le chef de l’État, le Front national est, au demeurant, l’une des résultantes directes de la politique suivie depuis 1981. La décision prise par le gouvernement, cette année-là, de régulariser massivement la situation des travailleurs clandestins a eu des effets désastreux. Légaliser la présence sur notre sol de 120000 sans-papiers, c’était non seulement prendre le risque de déclencher une nouvelle vague d’immigration clandestine, alors que la crise de l’emploi s’était elle-même intensifiée entre-temps. C’était aussi provoquer et alimenter chez beaucoup de nos compatriotes des réactions virulentes face à cet afflux de population étrangère. Réactions exploitées sans limites par le Front national qui en a tiré parti avec d’autant plus de facilité que la question de l’immigration, longtemps refoulée du débat politique, se pose au grand jour, désormais, avec une acuité retentissante.

La percée du Front national s’est opérée dès l’automne 1983, à l’occasion des élections municipales partielles de Dreux, en Eure-et-Loir, sans que j’y aie alors prêté suffisamment d’attention. C’est ainsi que j’ai laissé, sans m’y opposer, la droite locale faire alliance au second tour avec le candidat du parti de Le Pen et remporter l’élection dans ces conditions. Je n’ai mesuré qu’après coup la gravité de ce qui venait de se produire.

Je coupai court aussitôt à toute idée d’entente ou de stratégie commune avec le Front national, parti de la haine et du rejet de l’autre, à l’opposé de toutes mes convictions. Pour moi, le patriotisme, c’est l’amour des siens, et le nationalisme, la haine des autres. Résolu, non seulement à proscrire, pour l’avenir, toute alliance avec le FN, mais à dénoncer surtout les thèses qu’il véhicule, je me trouvai du même coup confronté à une situation politique difficile, pris en tenaille entre une extrême droite en pleine progression et une gauche qui a tout intérêt à encourager l’essor de celle-ci à nos dépens et ne s’en prive d’ailleurs pas.

En instaurant la proportionnelle, François Mitterrand et les responsables du Parti socialiste ont façonné de leurs mains le destin du Front national. L’existence de ce dernier ne saurait être qu’un moindre mal pour le chef de l’État dès lors qu’elle l’aiderait à se maintenir au pouvoir. Telle était d’ailleurs bien son intention, quels que fussent les résultats des élections législatives à venir.

C’est bien parce qu’elle a déjà intégré cette dernière donnée que l’opposition a commencé, dès 1983, à envisager l’hypothèse d’une cohabitation entre le président de la République et un Premier ministre venu de ses rangs.

Valéry Giscard d’Estaing a été, on l’a vu, le premier, dans son discours de Verdun-sur-le-Doubs, peu avant les élections législatives de mars 1978, à évoquer, en cas de victoire de la gauche, la perspective d’un pouvoir à deux têtes, le chef de l’exécutif laissant s’accomplir une politique contraire à ses vues, mais qu’il n’aurait aucun moyen d’entraver. Je m’étais élevé à cette époque contre cette idée d’un « arbitre impartial », ou plutôt passif et résigné, quelle que soit la politique mise en place sous sa présidence. En décembre 1983, c’est une hypothèse plus fidèle à l’esprit de la Constitution que formule Édouard Balladur dans un article du Monde alors très commenté : celle d’une cohabitation conçue dans le respect des pouvoirs conférés à chacun par cette même Constitution.

Je ne suis pas spontanément favorable à cette idée, prévoyant la somme de conflits que son application risque d’entraîner et la paralysie qui peut en résulter dans le fonctionnement de l’État. Mais le fait est que la Constitution de la Ve République, même si on n’y avait pas expressément pensé à l’origine, permet une telle coexistence, du moins ne l’interdit pas. L’opinion peut varier au gré des circonstances, mais les institutions ne sauraient varier au gré de l’opinion. Il faut donc que celles-ci soient assez fortes pour résister et assez souples pour s’adapter. Ce qui est heureusement le cas de notre système constitutionnel.

Si l’on imagine mal de Gaulle cohabitant, compte tenu de sa personnalité, de sa place dans l’Histoire et de la conception qu’il avait de sa légitimité, il me paraît probable que Georges Pompidou eût accepté de rester en fonctions, bien que contraint à désigner un Premier ministre du bord adverse. Quant à Giscard, il s’y était préparé avant même de savoir si cette éventualité se présenterait, et en semblant regretter que les électeurs ne lui imposent pas finalement de changer de majorité.

Contrairement à ce qu’on a parfois affirmé, ce n’est pas Édouard Balladur qui a inventé l’idée de la cohabitation : tout au plus l’a-t-il conceptualisée. Et il n’est pas davantage exact qu’il m’ait converti à cette idée, même si nous en avons souvent parlé en tête à tête dans mon bureau de l’Hôtel de Ville. Personne ne pouvait douter sérieusement de la détermination de François Mitterrand à aller, quoi qu’il advienne, jusqu’au bout de son mandat. La question se posait donc ouvertement dès cette époque, au sein de l’opposition, d’une possible coexistence avec le chef de l’État. Raymond Barre l’avait abordée le premier directement lors d’une réunion publique à Bourg-en-Bresse, en juin 1983, pour stigmatiser, en cas de cohabitation, « le retour aux jeux, aux délices et aux poisons de la IVe République ». Ce qui signifiait, à moins d’imposer par on ne sait quels moyens la démission du Président, que l’opposition devrait se refuser à assumer la responsabilité du gouvernement, et donc provoquer une crise de régime. Je n’en voyais pas la nécessité, ni dans l’intérêt du pays, ni au regard de nos institutions. Dès lors, je ne pouvais que me rallier à la seule solution qui me paraissait raisonnable dans l’hypothèse où nous serions amenés à former le gouvernement.

Encore nous faut-il regagner la confiance des électeurs et dans des conditions telles que nous soyons en mesure, cette confiance retrouvée, de déterminer et de conduire la politique de la Nation, selon les termes de l’article 20 de la Constitution. C’est à quoi je ne cesserai de m’employer au cours des années précédant les élections législatives de mars 1986.

Il s’agit en premier lieu de fédérer les diverses composantes de l’opposition. En juin 1984, la présentation, à mon initiative, d’une liste commune RPR-UDF aux élections européennes, conduite par Simone Veil, a permis, non de gommer les différences d’appréciation, mais de rapprocher les points de vue entre les deux formations à propos d’un sujet censé nous diviser. Un accord de gouvernement est conclu l’année suivante, préalable à la plate-forme commune qui sera signée peu avant les élections législatives. Fût-elle de façade en ce qui le concerne, une réconciliation publique parvient même à s’opérer entre Giscard et moi. Quant à la question du leadership, celle-ci se trouve en partie réglée au lendemain du débat télévisé qui m’oppose au Premier ministre, Laurent Fabius, le 27 octobre 1985. Arrogant, méprisant, refusant de me serrer la main, le chef du gouvernement m’offre sans le vouloir l’opportunité d’apparaître comme l’adversaire le plus crédible pour assurer son éventuelle succession à Matignon.