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Le programme sur lequel le RPR et l’UDF s’entendent le 16 janvier 1986 contient de multiples projets de réforme — dénationalisation des banques et des grands groupes industriels, suppression de l’impôt sur les grandes fortunes, instauration de la liberté des changes, du crédit et de la concurrence… — qui visent essentiellement à réintroduire plus de souplesse et de dynamisme dans le fonctionnement de l’économie nationale. Est-ce là pour autant un programme strictement libéral, semblable à ceux mis en place par Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne ? Il faut d’abord y voir le fruit d’une synthèse entre les aspirations des différents courants de l’opposition, gaulliste, centriste et proprement libéral. Et comme pour toute synthèse, sa mise en œuvre n’ira pas elle-même, en cours d’exercice, sans concessions ni ajustements de part et d’autre.

Le seul modèle économique qui vaille à mes yeux n’a pas changé, quoi qu’il y paraisse. C’est toujours celui d’une économie humaniste, qui tend à un meilleur équilibre entre les missions de l’État et la responsabilité des citoyens. L’humanisme se fonde sur la conviction que rien de bon ni de grand ne peut se faire en dehors de l’homme et du respect total des libertés et des droits individuels, eux-mêmes justifiés par les devoirs qui incombent à chacun. L’humanisme, c’est l’affirmation de la dignité absolue de tout être humain. En fonction de cela, l’État doit être garant et non gérant. Son rôle n’est pas de se substituer à la société civile, mais de répondre à ses aspirations en fonction des pouvoirs qui lui sont reconnus.

Mais la question qui se pose, à la veille des élections législatives de mars 1986, n’est pas seulement celle de la politique que nous devrons engager, en cas de victoire, mais celle, aussi, des moyens que nous aurons de la réaliser dans le cadre, jamais expérimenté à ce jour, de la cohabitation.

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COEXISTER

L’opposition l’emporte d’extrême justesse au second tour des élections législatives, le 16 mars 1986. Avec seulement trois sièges de plus que la majorité absolue, sa victoire n’est pas celle qu’elle espérait. La proportionnelle a porté ses fruits. Instituée à cette seule fin, elle permet au Front national de faire son entrée au Palais-Bourbon, y obtenant 35 sièges. De quoi constituer son propre groupe et exercer pleinement ce pouvoir de nuisance pour lequel il a été programmé. Le RPR et l’UDF auront certes les moyens de gouverner. Mais avec une marge de manœuvre plus limitée que prévue pour assumer la direction du pays dans le contexte, qui plus est difficile, de la cohabitation.

En réalité, le vainqueur du scrutin du 16 mars n’est autre que François Mitterrand, désavoué dans les urnes mais conforté par l’étroitesse des résultats dans sa volonté de se maintenir à l’Élysée. C’est toute l’équivoque de la nouvelle configuration politique, habilement orchestrée à son profit par le chef de l’État. Bien que perdant, ce dernier ne l’est pas dans des proportions telles qu’il puisse être contraint de démissionner. Et, quoique gagnante, la nouvelle majorité ne l’est pas dans des conditions telles qu’elle puisse prétendre régner sans partage.

Que faire face à cette situation, sinon s’en tenir au strict respect de la Constitution ? Celle-ci garantit au futur Premier ministre la maîtrise du gouvernement et, par voie de conséquence, lui permet d’appliquer son programme. S’agissant du président de la République, son autorité reste acquise en ce qui concerne la défense et les affaires étrangères, ses domaines réservés, mais non exclusifs. Que les deux détenteurs de l’exécutif n’appartiennent pas à la même famille politique change évidemment la donne. Mais j’ai eu l’occasion de vérifier, dans le passé, que la liberté d’action du Premier ministre ne dépend pas forcément de ses convictions communes avec le chef de l’État.

En des circonstances aussi particulières, le choix du Premier ministre ne saurait être dicté par le seul bon vouloir de l’Élysée. Le fonctionnement même de la cohabitation impose que soit désigné le chef du parti le plus puissant de la majorité, ou l’un des siens qu’il mandaterait à sa place.

Le lendemain de l’élection, une réunion se tient au domicile du sénateur centriste Pierre Schiele, où se retrouvent les chefs de file de la majorité : Claude Labbé, Charles Pasqua, Édouard Balladur, Jacques Toubon et moi-même pour le RPR ; Jean Lecanuet, Jean-Claude Gaudin, André Rossinot, Pierre Méhaignerie et François Léotard pour l’UDF. Il s’agit de s’entendre sur le nom du futur Premier ministre, alors que des rumeurs font état d’une possible nomination de Simone Veil, de Jacques Chaban-Delmas ou même de Valéry Giscard d’Estaing. L’unanimité se fait sur mon nom. Plébiscité par nos alliés de l’UDF, à travers François Léotard, je le suis tout autant par Pierre Méhaignerie et André Rossinot, au titre du CDS et du Parti radical. Un tel accord entre ces divers courants ne s’était pas vu depuis longtemps.

J’accepte de prendre la tête du gouvernement à condition que tous les partis présents s’engagent à y participer, ce que j’obtiens sans difficulté. La stabilité de la prochaine équipe ministérielle exige, au vu de la faible majorité dont nous disposons au Parlement, que tous, sans exception, soient associés à la gestion du pays. Quitte, pour le Premier ministre, à devoir tenir compte en permanence des aspirations de chacun des groupes qui le soutiennent…

À l’issue de la réunion, un communiqué commun est adopté, indiquant que « toute personnalité appartenant à la nouvelle majorité, qui serait sollicitée par le président de la République pour assurer la fonction de Premier ministre, s’assurera, avant d’accepter, que la mise en œuvre de la politique nouvelle voulue par le pays bénéficiera du soutien nécessaire de l’ensemble des forces politiques composant la majorité ». Cette personnalité, est-il encore précisé, se doit de figurer parmi les élus du dernier scrutin — ce qui n’est pas le cas de Simone Veil — et d’avoir pris part, en outre, à l’élaboration de la plate-forme UDF — RPR —, à laquelle ni Giscard ni Chaban n’ont accepté de collaborer. Le but ici est d’éviter que le chef de l’État ne choisisse un Premier ministre à sa convenance — d’autant plus malléable qu’il n’aurait pas obtenu au préalable la caution de la nouvelle majorité.

Le 18 mars, après avoir envisagé toutes les hypothèses et laissé planer le doute sur ses intentions, François Mitterrand me fait savoir officiellement, par le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Louis Bianco, son souhait de me rencontrer, le même jour, en fin d’après-midi.

L’entretien dure un peu plus de deux heures. Invoquant la tradition républicaine qui veut qu’on fasse appel au représentant du parti le plus important à l’Assemblée nationale, ainsi que son souhait personnel, le chef de l’État m’annonce très vite son intention de me nommer Premier ministre. Je lui réponds que je suis prêt à accepter sa proposition, si nous sommes d’accord, lui et moi, pour respecter la Constitution au pied de la lettre. Le Président m’assure que « le gouvernement gouvernera, comme le stipule l’article 20 » et s’engage à signer toutes les lois votées par le Parlement, y compris les ordonnances prévues pour opérer au plus vite les privatisations… pour peu qu’elles soient « conformes à la légalité républicaine ». Ce qui ne me paraît guère discutable, même si cette précision n’est probablement pas dénuée, chez lui, d’arrière-pensées, comme j’aurai vite fait de le vérifier. Lorsque je lui confirme mon intention de rétablir au plus vite le scrutin majoritaire, François Mitterrand me précise qu’il n’entend pas s’y opposer, tout en feignant de s’étonner de ma précipitation : « Pourquoi êtes-vous si pressé ? » me demande-t-il. Je lui réponds qu’il s’agit d’un engagement pris devant les Français : « Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais… »