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Puis le Président me fait part de trois conditions, auxquelles je n’ai aucune raison de m’opposer : que le gouvernement se montre respectueux à son égard ; qu’il ne remette pas en cause l’abolition de la peine de mort ; enfin, qu’il laisse au chef de l’État son droit de regard sur la politique étrangère et la défense nationale. Ce qui suppose, ajoute-t-il, que les ministres concernés « soient des gens avec lesquels je puisse parler en confiance », manière de me rappeler qu’il aura naturellement son mot à dire sur la composition du gouvernement.

François Mitterrand ne tarde d’ailleurs pas à entrer dans le vif du sujet. Il me prévient qu’il serait contraint d’exprimer « les plus expresses réserves » au cas où je lui demanderais, comme il l’a entendu dire, de nommer Jean Lecanuet au Quai d’Orsay et François Léotard à la Défense. Le premier, parce qu’il le juge trop « atlantiste » et qu’il ne partage pas sa conception de la politique étrangère. Le second, parce qu’il ne le croit pas digne d’occuper d’aussi hautes fonctions. « Un matin, me déclare-t-il en riant, on apprendra que Léotard a déclaré la guerre sans qu’il nous ait mis au courant, ni vous ni moi. » Habile façon de me tester, d’autant que je ne suis guère enclin à lui donner tort dans l’un et l’autre cas.

Sachant mon intention de confier à Charles Pasqua le ministère de l’Intérieur, François Mitterrand se montre assez dubitatif : « Je n’ai rien contre, me dit-il. Mais il risque de nous faire écouter l’un et l’autre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Moi, cela ne me dérangera pas beaucoup, ajoute-t-il malicieusement. Il y a longtemps que je ne dis plus rien au téléphone. Mais vous ? » Je me porte garant de Charles Pasqua, dont je l’assure que nous n’avons, ni l’un ni l’autre, rien à redouter. Ce qui n’a pas l’air de le convaincre, pour ce qui me concerne…

Je sors de ce premier entretien plutôt confiant quant aux chances de cohabiter sans trop de heurts avec François Mitterrand. Non que je sous-estime les différends qui peuvent nous opposer, ni l’application que le chef de l’État mettra à guetter le moindre de nos faux pas, et son empressement à en tirer parti. J’ai appris, depuis l’affaire de la mairie de Paris, à me méfier de la pugnacité de François Mitterrand, comme de son art de la dissimulation. « Ne vous laissez jamais impressionner par Mitterrand, m’avait dit un jour Georges Pompidou. Vous ne devez jamais croire ce qu’il vous dit, quoi qu’il raconte. »

De mon côté, je ne me sens nullement désarmé pour affronter un tel partenaire et lui imposer, dans tous les cas, le respect de mes propres prérogatives. Mais je ne doute pas que notre intérêt commun soit de rechercher, le plus longtemps possible, les voies de l’apaisement et de la conciliation — même si la cohabitation ne saurait être, en elle-même, qu’un rapport de forces permanent…

Dès mon retour à l’Hôtel de Ville, je me consacre à la formation de mon gouvernement. Édouard Balladur m’apporte son concours dans les choix de ceux qui composeront la nouvelle équipe ministérielle. Devenu l’un de mes plus proches conseillers depuis le départ de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, il fait figure à mes côtés, sous des apparences peut-être un peu trompeuses, de sage et de pondérateur. J’ai de l’estime et du respect pour son intelligence, sa culture et son grand sens de l’État. Si j’avais dû m’effacer pour Matignon au profit de quelqu’un d’autre, sans doute aurais-je pensé à lui en priorité. Probablement ai-je eu tort de le lui dire dès ce moment-là — ce qui ne pouvait manquer de lui donner quelques idées pour la suite…

Sceptique par nature et libéral par conviction, Édouard Balladur est un calculateur froid, qui répugne aux emballements et aux coups d’éclat, comme à toute forme de conflit ouvert. Il me livre son appréciation des hommes et des situations avec une sorte de raffinement acéré, rarement exempt d’ironie ou de causticité. Pleinement conscient de sa valeur intellectuelle, il ne fait pas mystère auprès de moi de se sentir supérieur à tous ceux qui m’entourent et d’espérer désormais, après avoir longtemps occupé dans l’ombre les seconds rôles, se voir octroyer la place éminente qu’il estime mériter.

Celle-ci lui est d’autant plus acquise, au sein du futur gouvernement, qu’il est en grande partie l’auteur de son programme économique et donc le plus qualifié, à mes yeux, pour le mettre en place. Mais, après que je lui ai proposé, comme prévu depuis plusieurs mois, de devenir ministre de l’Économie et des Finances, Édouard Balladur, visiblement insatisfait, ne peut s’empêcher de me faire comprendre qu’il attend une promotion supplémentaire : « Jacques, finit-il par m’avouer, je voudrais être ministre d’État. » Ce que je lui accorde bien volontiers, quoiqu’un peu étonné par la démarche…

C’est Édouard Balladur qui me suggérera le nom de Jean-Bernard Raimond, ex-conseiller diplomatique de Georges Pompidou et alors ambassadeur de France à Moscou, pour prendre la tête du ministère des Affaires étrangères, que j’ai d’abord offert à Valéry Giscard d’Estaing, mais que ce dernier a refusé. Le choix d’André Giraud, ancien ministre de l’Industrie du gouvernement Barre, pour la Défense nationale, sera aussi son idée.

Pour le reste, je veille à ce que les responsabilités ministérielles soient réparties le plus équitablement possible entre les différents courants de la majorité. L’aile libérale sera représentée par Alain Madelin et François Léotard, auxquels sont attribuées respectivement l’Industrie et la Culture. La famille centriste, par René Monory et Pierre Méhaignerie, qui prendront en charge, l’un l’Éducation nationale, l’autre l’Équipement et les Transports. Quant au RPR, il occupera quelques postes clés dans la future sphère gouvernementale : outre l’Économie et les Finances, dévolues à Édouard Balladur, le ministère du Budget est confié à Alain Juppé et celui des Affaires sociales et de l’Emploi à Philippe Séguin, deux hommes qui passent déjà pour mes héritiers présomptifs. Charles Pasqua ayant vocation, plus que tout autre, à devenir ministre de l’Intérieur, sa nomination ne sera une surprise pour personne. Plus difficile à pourvoir, en revanche, est le ministère de la Justice, que j’ai envisagé, dans un premier temps, de proposer au sénateur Étienne Dailly — ce dont François Mitterrand m’a aussitôt dissuadé en me disant : « Vous n’y pensez pas. Il serait obligé de se faire arrêter lui-même, dès le lendemain. » Le poste échoit finalement à une personnalité moins discutée, gaulliste éminent de surcroît : Albin Chalandon.

Telle est l’équipe qui s’apprête à prendre en main, sous mon autorité, les destinées du pays.

Une autre se met en place au même moment, qui m’assistera quotidiennement dans ma tâche de Premier ministre, tout en assurant la liaison avec celle qui entoure, à l’Élysée, le chef de l’État. La direction de mon cabinet à Matignon ne peut revenir qu’à un homme en qui, cela va de soi, j’ai non seulement toute confiance, mais dont les qualités personnelles se prêtent le mieux à une coopération efficace et la plus apaisée possible avec l’entourage présidentiel. Nul, à cet égard, ne me paraît mieux à même d’occuper cette fonction que Maurice Ulrich, diplomate dans l’âme, conseiller avisé, perspicace et d’un calme à toute épreuve, dont j’apprécie la force de conviction autant que l’aptitude à considérer chaque situation avec sagesse et pragmatisme.

J’ai fait la connaissance de Maurice Ulrich en 1974, au temps de mon premier gouvernement. Alors directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, Jean Sauvagnargues, avec lequel je n’entretenais pas les relations les plus chaleureuses, il lui arrivait souvent de représenter le Quai d’Orsay durant les réunions ministérielles consacrées, entre autres, aux négociations européennes. J’eus l’occasion d’éprouver son sang-froid à cette époque, lors de la prise d’otages perpétrée contre notre ambassade à La Haye par un commando de l’Armée rouge japonaise pour exiger la libération de plusieurs de ses militants détenus en France. Chargé du dossier au nom du ministère des Affaires étrangères, Maurice Ulrich fit preuve de ses qualités de négociateur dans des circonstances d’autant plus difficiles que le président Giscard d’Estaing avait tenu à s’impliquer personnellement dans le règlement de cette affaire, toute décision dépendant exclusivement de lui.